— Que font-ils donc ?
— Je n’en sais rien. Et d’ailleurs ce ne sont que des on-dit. Mais la rumeur prétend que ni la bourse des hommes ni l’honneur des filles ne sont en sûreté auprès d’eux. Bien sûr, je le répète, ce sont des bruits, peut-être sans fondement… pourtant, tout à l’heure, Judith nous a suppliés, Guillevic et moi, de ne pas faire connaître aux deux frères la mort de leur père.
— Mais… comment est-ce possible ?
— Ce n’est pas possible. Il faut les prévenir. Hélas ! ils sont désormais la seule famille de leur sœur. Tudal, l’aîné, va être son tuteur naturel et rien ni personne n’y peuvent quoi que ce soit parce que c’est la loi. Seulement, Judith a peur d’eux. Voilà pourquoi je dis qu’il n’y a pour elle d’autre solution que le couvent.
— Peur d’eux…
En se rappelant cette angoisse, proche de la terreur qui habitait les yeux de la jeune fille, tout à l’heure, Gilles comprit ce qu’elle signifiait. Des hommes capables de jeter leur propre père à la rue pouvaient faire, de la vie de leur sœur, un véritable enfer.
— Mais nous… mais vous ? Est-ce que vous ne pouvez rien faire ?
L’Abbé alla prendre un tison dans la cheminée, alluma sa pipe et tira deux ou trois bouffées.
— Non ! Personne ne peut rien… qu’elle-même. Si Judith désire prendre le voile, je ne crois pas qu’ils oseront s’y opposer. D’autant qu’à l’origine ils ne souhaitaient que cela afin d’empêcher la pauvre enfant de réclamer sa part d’héritage. Il n’y a aucune raison pour qu’ils eussent changé d’avis. Quant à Madame de La Bourdonnaye, elle est décidée à la garder autant qu’elle le voudra.
— Et… elle ?
À travers la fumée de sa pipe, l’Abbé plongea son regard dans celui de son filleul avec une sorte d’insistance. Puis, négligemment, comme s’il s’agissait d’une chose sans grande importance :
— Je l’ai laissée résignée. Elle sait qu’il n’y a pas d’alternative pour une fille sans dot. Après les funérailles, elle retournera à Notre-Dame-de-la-Joie… pour toujours très certainement. Maintenant, va dormir, ajouta-t-il en se levant avec un soupir. Tu en as grand besoin. Moi aussi. Et demain nous y verrons plus clair tous les deux. Mais je pense qu’il te faudra aller à Kervignac.
Gilles eut un haut-le-corps et se sentit pâlir.
— Je vous en prie, ne me demandez pas cela ! Ma mère ne cédera jamais. Et qui sait à quelles extrémités pourrait la porter une opposition formelle prononcée en face d’elle.
— Que crains-tu ? Qu’elle te fasse arrêter ?
Un instant Gilles garda le silence. Puis :
— N…on. Pas vraiment. Je crois, Monsieur, que c’est de moi que j’ai peur. Je crains les paroles qui pourraient être prononcées et que, peut-être, je contrôlerais mal. Je crains surtout… d’avoir la preuve formelle qu’elle ne m’a jamais aimé. Oh ! ce n’est pas que j’aie conservé beaucoup d’illusions à ce sujet mais elle ne me l’a jamais dit et j’ai peur que, dans sa colère, elle ne laisse libre cours à ses véritables sentiments. J’aime mieux avoir tort, sur toute la ligne, et pouvoir lui conserver un peu de tendresse.
Il y avait des larmes dans ses yeux mais l’Abbé refusa de les voir bien que ce fussent les toutes premières qu’il eût jamais aperçues, chez cet enfant trop secret.
— Pourtant tu iras. Sinon, c’est ta propre estime que tu perdras. Tu n’as pas le droit de fuir comme un voleur. Va la voir et puisque tu prétends devenir maintenant un homme, conduis-toi en homme. Ose l’affronter en face… quelles qu’en puissent être les conséquences. Et qui sait si sa colère ne t’apprendra pas ce que tu brûles de découvrir… le nom de ton père.
L’abbé Vincent connaissait bien son filleul et, en effet, les yeux du jeune homme se mirent à briller bien que les larmes n’y fussent plus. Il releva la tête, plongea son regard pâle dans celui du vieux prêtre :
— Vous l’exigez ?
— Oui. C’est le prix que je mets à mon aide. Va dormir maintenant. Demain, à l’aube, tu partiras…
Face à la porte qui se refermait sur le garçon, il traça le signe de la croix puis s’en alla secouer Katell qui s’était endormie dans la cheminée, son tricot sur les genoux…
Gilles dormit comme une bûche mais, habitué depuis longtemps à s’éveiller au chant du coq, l’aube le trouva courant à travers la lande en direction de Kervignac. Une lieue en terrain plat ne représentait pas grand-chose pour ses longues jambes et il n’avait qu’à peine besoin de reprendre son souffle quand un doigt de granit gris se dressa sur l’horizon : le clocher de son village. Alors, obliquant sur la droite, il plongea dans un chemin creux bordé d’ajoncs géants au bout duquel se cachait la maison maternelle.
Il franchit la barrière d’un bond, traversa le clos sans ralentir son allure, atteignit la porte basse qui s’ouvrit sous sa main impatiente. Une haute forme noire se retourna, lui fit face. Sa mère était devant lui… mais le cri de surprise qui s’éleva du fond de la pièce, ce n’était pas elle qui l’avait poussé.
Un instant, ils se dévisagèrent sans parler, lui s’étonnant de la trouver si pâle et plus petite que dans son souvenir de l’automne précédent, elle avec une sorte de concentration stupéfaite comme si, par le simple jeu de sa volonté, elle avait pu faire disparaître l’image importune qui se dressait devant elle. Enfin, elle parla d’une voix mate et froide infiniment plus frappante qu’un cri de colère :
— Que viens-tu faire ici ?
— Vous parler, ma mère.
— Je n’ai rien à te dire et je n’ai pas le temps de t’écouter. Retourne au séminaire d’où l’on n’aurait jamais dû permettre que tu sortes.
— On ne m’a rien permis. Je me suis enfui avant que l’on ne m’y conduise. Et même si ce que j’ai à vous dire vous fait perdre du temps, je vous demande de m’écouter.
Les paroles étaient respectueuses mais le ton si ferme que Marie-Jeanne Goëlo fronça les sourcils.
— Tu t’es enfui ! dis-tu ? Quelle audace !… Eh bien, tu rentreras et tu subiras le châtiment que tu mérites. Voilà tout. Laisse-moi passer ! J’ai à me rendre à l’église et à saluer le recteur Seveno avant mon départ…
Mais, loin de livrer passage, Gilles écarta les bras pour l’interdire davantage. En même temps son regard faisait un rapide tour de la grande pièce familière où, en effet, tout était dans un ordre insolite, effleura Rozenn tapie contre l’un des lits clos et habillée pour sortir et revint se poser sur l’étroit visage maternel qui, dans l’encadrement noir de la mante à capuchon semblait ciselé dans l’ivoire. C’était celui d’une femme sans âge dont il fallait faire effort pour se souvenir qu’elle n’avait pas trente-quatre ans. Seuls les yeux sombres, très beaux et ourlés de cils épais, avaient encore de la jeunesse. Tout le reste possédait cette teinte amortie des choses que l’on a tenues enfermées trop longtemps.
— Ainsi, vous partez ? dit-il enfin. Puis-je vous demander où vous allez ?… et combien durera votre absence ?
— Toujours ! Je vais à Locmaria, au couvent des Bénédictines où l’on m’attend car je ne veux plus rien savoir de la terre ni des hommes. Maintenant que tu sais, partiras-tu ?