Prenant son ami par le bras, il l’entraîna vers le pied du château où se trouvait un bac. Gilles suivit, s’efforçant de ne penser à rien, regardant seulement de tous ses yeux ce décor guerrier et marin qui, sans doute, allait bientôt s’éteindre définitivement pour lui. Surtout, il s’efforçait de ne pas penser à Judith, puisqu’il n’aurait même pas le bénéfice d’une mort glorieuse qu’elle ignorerait…
Les trois jeunes gens traversèrent la Penfeld dont les rives, encaissées entre les magasins et les fortifications, ressemblaient à un énorme chantier, gagnèrent le quai de Recouvrance et remontèrent le long des murs qui ceinturaient le village. C’était, en effet, derrière les remparts que se réglaient les affaires d’honneur, c’est-à-dire assez loin des yeux des autorités.
Ils s’arrêtèrent au pied d’un bastion. L’endroit était désert, le sol bien plat et l’herbe rase. On y découvrait le magnifique panorama du Goulet et de la Rade où dansaient les voiles rouges des pêcheurs. Une grande frégate venant de Bertheaume tirait des bordées avec la grâce d’un oiseau de mer. Le ciel était d’un gris doux et la mer d’un beau vert sombre. Et Gilles pensa qu’on ne pouvait choisir plus noble décor pour quitter la terre…
Calmement, il laissa tomber son manteau, jeta son chapeau loin de lui, ôta son habit et, tirant son épée, salua.
— Me voici à vos ordres, monsieur, articula-t-il d’une voix ferme. Me ferez-vous cependant l’honneur de m’apprendre le nom de mon adversaire.
Le jeune colonel eut un froid sourire qui dérangea l’ordonnance un peu trop parfaite de ses traits. La marche avait rougi son teint qui était aussi blanc et aussi délicat que celui d’une femme et ses yeux brillaient d’un éclat plus vif. Il avait, lui aussi, ôté son habit et le vent gonflait sa fine chemise de batiste garnie de précieuses dentelles.
— C’est trop juste. Je suis le comte Axel de Fersen, officier suédois au service de la France, colonel « à la suite » du régiment Royal Deux-Ponts et présentement aide de camp du général de Rochambeau, ainsi d’ailleurs que le vicomte de Noailles ici présent. Êtes-vous satisfait ?
— Tout à fait et très honoré de croiser le fer avec un gentilhomme de votre qualité. Croyez que j’apprécie. Puis-je cependant vous demander une dernière grâce ?
L’autre leva les sourcils avec un léger dédain.
— Une… grâce ?
Gilles se mit à rire.
— Rassurez-vous, pas la mienne ! Simplement, et puisque je ne connais personne ici, je voudrais que vous fassiez connaître mon sort à la seule personne au monde qui se soucie de moi : monsieur l’abbé Vincent-Marie de Talhouët-Grationnaye, recteur de la cité d’Hennebont et mon parrain.
— Je m’en chargerai, Monsieur, coupa Noailles. Si un Talhouët est votre parrain, vous êtes presque des nôtres. Mourez en paix !
Gilles remercia d’un sourire et, sans plus tarder, tomba en garde, murmurant intérieurement une courte prière. Le Suédois engagea le fer aussi calmement que s’il eût été à la salle d’armes. Un sourire froid n’avait pas quitté ses lèvres et, de toute évidence, il s’attendait à régler rapidement le compte de son voleur. Or Gilles, qui n’avait guère plus d’illusions sur lui-même, constata avec étonnement qu’il parait assez aisément les premiers coups portés. Un vague espoir lui revint tandis qu’il s’efforçait de se rappeler tout ce que Guillaume Briant lui avait appris et, surtout, de maîtriser son impétuosité. Ce n’était guère facile car la longue silhouette blanche qui lui faisait face semblait mue par une sorte de mécanisme indestructible et jouait un jeu si serré qu’il ne laissait place à aucun jour…
Tout à coup, il entendit Fersen rire et rougit de colère.
— Me direz-vous ce que vous trouvez si drôle ? cria-t-il.
— Drôle n’est pas le mot. Simplement j’aimerais savoir combien de fois vous vous êtes battu en duel, mon petit monsieur.
— Vous voulez dire par là que je suis maladroit ? Sachez donc que c’est la première fois…
— Je m’en doutais ! Et vous n’êtes pas le moins du monde maladroit ! Novice plutôt… et cela se sent.
— Que cela ne vous conduise pas à me ménager…
L’épée haute, il allait se lancer, follement, dans une attaque insensée quand, au risque d’être blessé, Noailles se jeta entre les deux combattants.
— L’épée au fourreau, messieurs, je vous en supplie ! s’écria-t-il. Regardez qui nous arrive !
En effet, deux hommes venaient de tourner l’angle du bastion et s’avançaient vers le théâtre du duel. Leur vue arracha une espèce de gémissement au Suédois.
— Voilà bien notre chance ! Pour une fois que je viole les consignes, il faut que ce soit le général en personne qui me prenne en faute. Je suis bon pour les arrêts, au moins…
— Et pour faire bonne mesure, marmotta le vicomte, il est accompagné de l’Amiral. Nous sommes gâtés !
— Pardon, messieurs, intervint Gilles, inquiet. Voulez-vous dire que ces deux gentilshommes…
— Sont le comte de Rochambeau, notre général en chef et le chevalier de Ternay, chef d’escadre dont les vaisseaux doivent nous mener outre-Atlantique. Nous sommes pris la main dans le sac et je ne donne pas cher de nos postes d’aides de camp. Vous voilà sauvé, monsieur.
Gilles allait répliquer qu’il n’était pas sauvé autant que l’imaginait le vicomte mais déjà les deux promeneurs étaient à portée de voix. L’un très grand, la cinquantaine, le visage plein et les traits réguliers quelque peu bouleversés par une profonde cicatrice à la tempe, laissait voir le grand cordon de Saint-Louis sous son manteau ouvert. C’était le général. L’autre, petit homme sans âge, chétif, la mine triste, arborait la veste rouge et l’habit bleu sombre des officiers de la Marine Royale. C’était l’amiral… Il étayait d’une canne la boiterie qu’il devait à une ancienne blessure.
— Compliments, messieurs ! fit sèchement Rochambeau. Vous êtes arrivés d’hier, vous êtes de mes aides de camp depuis ce matin et déjà vous enfreignez mes ordres ? Les duels sont interdits ! Vous le savez et cependant…
Gilles, alors, osa intervenir, mû par un obscur espoir.
— Si vous le permettez, mon général, fit-il timidement en saluant avec tout le respect dont il était capable, il ne s’agissait pas d’un duel.
Rochambeau se tourna vers lui et le toisa.
— Me prenez-vous pour un aveugle ou pour un sot ? De quoi s’agissait-il alors, s’il vous plaît ?
— D’une leçon… méritée !
— Vraiment ? Mais d’abord, qui êtes-vous ?
— Un jeune Breton présomptueux. J’étais, hier encore, élève au collège Saint-Yves de Vannes et je viens d’arriver à Brest… pour y saluer Mme du Couédic à qui je suis recommandé afin qu’elle veuille bien se charger de mon avenir…
Avec une naïveté fort bien jouée, il raconta comment, ayant voulu admirer le port, il y avait rencontré les deux officiers, leur avait demandé son chemin et avait échangé quelques paroles avec eux.
— Je leur ai dit que mon plus cher désir était d’embarquer avec l’armée et de vous servir, mon général. Alors ils se sont moqués de moi en disant que, pour une guerre, on avait besoin de gens sachant se servir d’autre chose que d’une plume et je leur ai proposé de leur montrer ce que je savais faire ! Je dois dire, ajouta-t-il avec un sourire, que ces messieurs avaient sans doute raison. Je ne suis pas très fort aux armes…
— Du tout, du tout ! intervint le vicomte en entrant avec enthousiasme dans le jeu de Gilles. Vous vous en tirez fort bien, mon petit monsieur.