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Les yeux froids du général se posèrent tour à tour sur chacun des trois jeunes gens mais s’arrêtèrent sur le Suédois.

— C’est aussi votre avis, monsieur de Fersen ?

— Absolument, mon général. Ce jeune garçon est plein de talents… de toutes sortes. Il peut faire une bonne recrue.

— Fort bien ! En ce cas, je vous laisse à vos amusements, messieurs, et vais reprendre avec M. le chevalier de Ternay notre inspection des abords. Ah ! j’allais oublier, jeune homme, ajouta-t-il en revenant vers Gilles. Vous m’avez bien dit que vous étiez adressé à Mme la comtesse du Couédic ?

— En effet.

— Vous n’avez pas de chance. Madame du Couédic est partie pour son château de Kerguelénen. Depuis la mort de son époux, la vie à Brest lui était trop pénible. Si vous désirez aller vers elle, il vous faut retourner jusqu’auprès de Douarnenez… À vous revoir, monsieur…

— Mais, mon général…

Le vent emporta la protestation de Gilles. Déjà, Rochambeau lui avait tourné le dos et rejoignait son compagnon qui, préférant laisser le général en chef s’arranger comme il l’entendrait avec ses subordonnés, s’était éloigné de quelques pas et regardait la mer. Les deux hommes disparurent rapidement dans le vent qui soulevait leurs grands manteaux noirs, suivis des yeux par Gilles bien près du désespoir. C’était sa chance qui s’en allait. Madame du Couédic absente de Brest, il n’avait plus aucun moyen d’approcher l’un des chefs dont il espérait tellement ! Le temps d’aller à Douarnenez, surtout à pied puisqu’il n’avait plus de monture, de revenir et l’escadre, sans doute, serait déjà loin…

Un toussotement le rappela à l’existence de ses compagnons d’aventure qu’il avait, pour l’heure, complètement oubliés.

— Eh bien, monsieur, fit Noailles. Venez-vous ou bien prétendez-vous passer la nuit ici ?

En se retournant il vit que le Suédois s’était rhabillé et agrafait son manteau.

— Excusez-moi, dit-il. Je vous avais oubliés. Est-ce que nous ne nous battons plus ?

Fersen haussa les épaules.

— Vous ne trouvez pas que cela suffit ? L’alerte a été chaude mais je reconnais que votre présence d’esprit nous a tirés de ce mauvais pas. Je vous en rends grâce et m’estime d’autant plus satisfait que vous m’avez rendu le cheval… emprunté ! Restons-en là et rentrons à Brest.

Et, sans plus attendre, il s’éloigna lentement sur le chemin du bac tandis que Gilles, déçu, regrettant presque une mort qui eût tout arrangé, reprenait à son tour ses vêtements sous l’œil intéressé de Noailles demeuré auprès de lui.

— Qu’allez-vous faire ? demanda enfin le Vicomte quand ils se remirent en route. Et qu’est-ce que cette Mme du Couédic, dont je n’ai pas l’honneur de connaître autre chose que le nom, était censée faire pour vous ?

Sensible au ton plein de sympathie de cet inconnu, Gilles le lui dit tout simplement, se permettant seulement un soupir en ajoutant :

— Maintenant tout est perdu. Le temps d’aller à Douarnenez et de revenir et vous serez tous partis. Tout à l’heure, je n’ai pas su retenir le général qui n’a d’ailleurs aucune raison de s’intéresser à moi. Je ne serai jamais son secrétaire et je n’irai jamais rejoindre ce Monsieur de La Fayette dont on dit qu’il est un héros digne de l’Antiquité. À moins que l’on n’accepte de m’enrôler dans l’un des régiments en partance.

— N’y comptez pas ! On refuse du monde !

— Comment cela ? Ce serait bien la première fois qu’un sergent-recruteur bouderait un volontaire. Je les ai vus bien souvent à l’œuvre : ils ne reculent devant rien pour augmenter leurs effectifs.

— Certes ! On vous acceptera à bras ouverts si vous choisissez l’un des régiments stationnés ici, Karrer ou autre. Mais c’est pour l’Amérique que l’on refuse du monde. Comprenez donc ! Il y a déjà trop de troupes pour le nombre de navires disponibles. Le chevalier de Ternay, que vous venez d’apercevoir et qui s’imagine toujours que le ciel va lui tomber sur la tête, refuse d’embarquer plus de cinq mille hommes. Il y en a près de dix mille ici. Quant aux officiers volontaires, j’en sais plus d’un qui restera à terre, attendant un très éventuel prochain départ. On ne vous prendra pas.

Ne voulant pas payer l’intérêt du jeune noble en gémissements, Gilles s’efforça de faire bonne contenance et, bien qu’il eût la mort dans l’âme, sourit courageusement.

— Eh bien ! fit-il, voilà qui met fin à mon rêve. Mais je vous remercie, monsieur, de vous soucier de mon sort, ajouta-t-il en saluant le jeune homme.

On reprit le bac comme à l’aller. Au pied de la tour de La Motte-Tanguy, Fersen retrouva son valet qui avait stoïquement attendu en promenant Merlin et qui rendit à Gilles son bagage.

Les trois hommes se saluèrent. Mais Gilles sentit au cœur un pincement désagréable en voyant s’éloigner, aux mains du valet, le cheval qu’il s’était pris à aimer. Cette fois, il allait être vraiment seul…

Tout à coup, Noailles, qui décidément s’intéressait à lui, revint sur ses pas.

— Où comptez-vous descendre, jeune homme ? demanda-t-il. Il n’est pas plus facile de se loger ici que de prendre place sur un vaisseau du Roi.

— Cela n’a plus guère d’importance, maintenant ! Le mieux serait même de repartir tout de suite…

Il n’ajouta pas pour où car il n’en savait strictement rien. N’avait-il pas promis à son parrain de ne revenir à Hennebont qu’une fois devenu un homme ? Douarnenez serait encore la meilleure destination après tout. Peut-être Mme du Couédic trouverait-elle un moyen ?

— Je ne vous le conseille pas, fit le vicomte gravement. La nuit commence à tomber et, Dieu me pardonne, la pluie également ! Ce n’est pas un temps à errer sur les chemins… surtout à pied puisque vous voilà démonté. Passez au moins la nuit ici.

— Dans ce cas on m’a indiqué l’auberge du Pilier Rouge, près la maison de poste des Sept-Saints. L’aubergiste est de mon pays.

— Eh bien, allez-y et n’en bougez avant demain. La nuit, dit-on, porte conseil. Ce n’est pas toujours vrai mais au moins elle apporte le repos et vous en avez besoin…

— Que faites-vous donc, Noailles ? reprocha la voix mécontente du Suédois qui revenait sur ses pas. Le temps se gâte et nous allons être trempés. Laissez ce garçon aller se faire pendre où il voudra. L’affaire est terminée.

Le geste de colère impulsif de Gilles, prêt à sauter au visage de cet insolent Suédois qu’il commençait à détester, fut arrêté net par la main du jeune Noailles.

— Je viens ! fit-il calmement. Puis, plus bas : Promettez-moi de ne pas quitter Brest avant demain midi.

— Mais, je…

— N’allez pas vous imaginer Dieu sait quoi mais faites-moi cette promesse. Si je ne vous ai pas donné signe de vie, à midi vous serez libre de partir.

— Ce sera du temps perdu… mais je promets, monsieur, et vous remercie quoi qu’il en soit !…

Demeuré seul sur le quai, Gilles, s’interdisant d’épiloguer sur les paroles sibyllines de ce Vicomte dont il ignorait tout, se mit sans plus tarder en quête du Pilier Rouge. Il avait eu son compte de déceptions pour la journée et préférait faire taire son imagination.

Pourtant, une autre déception l’attendait à l’auberge. Quand il se présenta à l’hôte, celui-ci, dans un beau geste tragique, leva les bras au ciel.

— Une chambre ? Mais qu’est-ce que le cousin Guillaume s’imagine ? Que ma maison est aussi grande que le palais du Roi ? Non seulement je n’ai plus de chambre, pas même pour moi, mais il ne me reste pas le plus petit cabinet ! D’ordinaire, je loge les gens de la campagne, les colporteurs, les petits commerçants mais avec tout ce monde qui encombre la ville j’en suis venu à loger des officiers. J’ai même un colonel. Un Monsieur de quelque chose, chamarré sur toutes les coutures. Chez moi…