— Magnifiquement ! Grâce à vous ! Ah ! Monsieur le Vicomte, que de gratitude je vous dois. Me voici agréé comme secrétaire par M. le comte de Rochambeau. Et logé par-dessus le marché.
— Vous m’en voyez ravi. Mais n’exagérez pas mon rôle, je n’ai fait qu’avancer votre nom, rien de plus. Si vous avez été accepté, c’est que vous vous êtes montré capable de remplir ce poste et que vous avez su plaire. J’en suis enchanté. Eh bien, nous allons donc, de compagnie, courir, sus à l’Anglais ! Je crois que vous aurez là des occasions, rares, de changer votre condition.
— Je l’espère de tout mon cœur. Mais… accepterez-vous de mettre un comble à vos bienfaits en répondant à une question ?
Noailles se mit à rire.
— Oh ! Mes bienfaits ! Vous me faites trop d’honneur. Je ne suis pas bon, jeune homme. Je suis même mauvais comme la gale quand je m’y mets. Cependant dites toujours…
Gilles planta son regard droit dans les yeux du vicomte.
— Pourquoi m’avoir aidé ? articula-t-il nettement. La façon dont nous avons lié connaissance ne plaidait guère en ma faveur : j’ai volé le cheval de votre ami. En outre, je ne suis ni de votre rang ni de votre monde. Je n’ai pas la moindre qualité…
— Le rang cela s’acquiert, coupa Noailles sérieusement. Le monde, on y entre. Quant à la qualité, si je sais lire sur un visage, et je me flatte d’être d’une certaine force à cet exercice, je crois que vous n’en manquez pas autant que vous le croyez et que vous ferez honneur à mon jugement. Et puis…
— Et puis ?
— Eh bien ! vous avez manifesté une si touchante vénération envers ce bon La Fayette que j’ai eu envie de lui amener, sur place un si vigoureux partisan. Il n’en a pas tellement et vous êtes même le premier que je rencontre d’aussi spontané. Peste ! Un garçon qui fuit son collège et vole un cheval pour le rejoindre ! Gilbert en sera fou de joie.
Dans son honnêteté native, Gilles faillit rectifier, dire qu’au fond, dans cette affaire, la Fayette n’avait pas été son unique mobile mais il se retint. Et puis les paroles du vicomte venaient de lui apprendre qu’il appelait le héros par son prénom.
— Vous l’appelez Gilbert ? fit-il avec un respect nouveau car, pour lui, le nom de Noailles ne signifiait pas grand-chose. Est-ce que vous le connaissez donc si bien ?
Cette fois, le Vicomte éclata de rire.
— On voit bien que vous venez de votre province ! Mais mon cher, il est mon beau-frère, puisque nous avons épousé les deux filles de mon oncle d’Ayen ! Et je constate avec douleur, ajouta-t-il avec une grimace comique, que mes modestes efforts n’ont pas eu, sur la jeunesse bretonne, le même retentissement que les siens ! Vous rêviez de lui mais vous ignoriez totalement, n’est-ce pas, que je me faisais tanner le cuir à la Grenade sous M. d’Estaing tandis qu’il courtisait les Insurgents ? Oh ! la gloire est une maîtresse bien capricieuse. Il est vrai que moi je n’étais pas tout seul.
Gilles crut que le ciel s’ouvrait : son sauveur était un héros.
— Vous étiez ? Oh ! Monsieur le Vicomte, je ne vous quitte plus ! Je m’attache à vos pas pour que vous me disiez tout ce que vous avez vécu là-bas. Je vais…
— Vous allez vous dépêcher d’aller tout droit où votre chef vous a envoyé tout à l’heure ! coupa Noailles en tapant sur l’épaule du jeune enthousiaste. Le Général est un homme précis qui déteste en bloc la fantaisie et le retard. Quant à mes souvenirs, nous avons devant nous de longs jours de mer, nous aurons tout le temps ! Filez, maintenant… Jusqu’à ce que nous mettions à la voile vous n’aurez plus beaucoup de loisirs. Le Général voudrait partir dans deux jours mais si nous sommes partis dans douze nous pourrons nous estimer heureux.
Gilles découvrit bien vite que Noailles n’avait rien exagéré et qu’un travail accablant l’attendait qui dépasserait de beaucoup le simple courrier du général en chef. Levé aux aurores, il dut partager son temps entre Rochambeau qui faisait continuellement la navette des vaisseaux aux casernes trop petites où s’empilaient les régiments et l’Intendant de l’Armée, M. de Tarlé à qui le général le prêtait obligeamment à cause de sa vitesse de compréhension et qui était partout à la fois, car il avait à réunir dans le port de Brest tout ce qui était nécessaire à une armée en campagne.
Dans sa candeur naïve, Gilles s’était imaginé qu’un embarquement pour la guerre était une chose de pure beauté : dans des uniformes tout neufs hérissés d’armes étincelantes on grimpait à bord de grands navires aussi beaux que des châteaux de rêve, on hissait les voiles et l’on s’envolait vers la gloire dans le poudroiement du soleil et le fracas des cloches. Il découvrit bientôt que, pour en arriver à cette minute sublime, il fallait se livrer à un travail de bénédictin, aussi peu glorieux que possible dans la poussière des sacs de farine et dans l’air confiné des magasins où il fallait disputer aux rats aussi bien les pièces de drap que les tonneaux de porc salé. Il découvrit qu’une escadre était une sorte de dragon à plusieurs têtes dans le ventre duquel on n’en finissait pas d’enfourner vivres et munitions sans compter une foule de choses hétéroclites qui allaient du vin de messe à des vaches et à des cageots de poulets. Il n’était pas le page empanaché d’un hautain chevalier complètement détaché des sordides nécessités terrestres, il était tout bêtement le marmiton de Gargantua.
Alors, un registre ou un rouleau de papiers sous le bras, il galopa des bureaux de l’Intendance aux Entrepôts où s’entassaient par milliers les couvertures, les chemises, les paires de souliers, les outils de tout genre, les batteries de cuisine, la farine, le lard, le riz, l’huile, le vin, la viande salée, les choux, les pois secs, les raves, etc., aux quais de la Penfeld où l’on préparait fébrilement les bateaux qui allaient emporter tout cela et qui n’étaient même pas encore au complet.
Une activité intense régnait à l’Arsenal, à la corderie, à la poulinerie, aux forges dont les grandes flammes éclairaient les nuits, aux toileries et dans tous les ateliers chargés d’armer les navires dont certains étaient encore aux bassins de radoub. Les équipes d’ouvriers ou de bagnards, doublées, travaillaient jour et nuit. Le jour sous la pluie qui ne cessait pas et la nuit à la lumière des chandelles quand elles ne s’éteignaient pas. Et Gilles exténué et un rien déçu avait tout de même l’impression d’assister à la naissance d’un géant ; Brest était en train d’accoucher d’une flotte et d’une aventure.
De temps en temps, alors qu’assis à une petite table dans la grand-chambre de poupe du Duc de Bourgogne il écrivait, sous la dictée du Général l’une des nombreuses lettres dont il couvrait le prince de Montbarrey, ministre de la Guerre, il apercevait le groupe brillant des six aides de camp 1 parmi lesquels Noailles et Fersen. Mais si le jeune vicomte trouvait toujours un mot aimable, un encouragement pour lui, le beau Suédois semblait le reconnaître à peine et sans le moindre plaisir. Peut-être avait-il encore sur le cœur le vol du cheval ?…
Il répondait à son salut par un signe de tête distrait sans s’occuper autrement de lui. Il avait d’ailleurs la réputation d’un homme froid, plutôt distant, volontiers distrait comme s’il poursuivait un rêve intérieur. Il se mêlait peu aux bavardages de ses compagnons qui, lorsque les grands chefs avaient tourné les talons, s’en donnaient à cœur joie. Et le parfum frivole des potins de Versailles envahissait alors l’austère décor du navire.
Parfois, le duc de Lauzun, chef d’une légion de cavaliers volontaires étrangers, et le comte de Ségur, colonel du Régiment de Soissonnais auquel appartenait le jeune Noailles, s’attardaient un moment auprès du groupe joyeux. Gilles, alors, écoutait de toutes ses oreilles, se croyant transporté par quelque magie dans l’antichambre même du Roi. Naturellement, on parlait beaucoup de femmes, dont Lauzun était grand amateur.