Tim était l’un des deux mystérieux Américains qui avaient pris place sur le Duc de Bourgogne à Brest. En fait tout leur mystère venait de ce qu’ils étaient chargés de porter à destination des lettres personnelles de Benjamin Franklin et de Silas Deane à leurs familles respectives. Le jeune Thocker, fils du pasteur de Stillborough, sur la Pawtucket River, était particulièrement chargé de celles du gros « Agent des Colonies Unies » 2 qui, originaire du Connecticut, était en quelque sorte un voisin mais il n’avait rien d’un agent secret. C’était un garçon simple, craignant Dieu assez modérément, curieux comme un chat et à peu près aussi silencieux car on ne l’entendait jamais venir et il ne prononçait pas dix paroles par heure en temps normal. D’autre part, s’il s’agissait de chasse ou de pêche, Tim devenait plus bavard qu’un perroquet ivre.
C’était d’ailleurs pour voir à quoi pouvait bien ressembler la chasse dans les pays d’outre-Atlantique qu’il était venu rejoindre Silas Deane sous couleur de lui porter des messages urgents concernant son commerce. Mais il n’avait pas tardé à regretter sa curiosité car entre les méthodes appliquées par lui dans les immenses forêts du Nouveau Monde pour traquer le daim, l’élan, l’ours ou l’aigle royal et les raffinements cynégétiques tels qu’on les pratiquait en France ou en Angleterre il y avait une petite planète.
— Toutes ces galopades à trente ou quarante canassons à la queue d’un malheureux bestiau, expliqua-t-il à Gilles d’un ton méprisant, c’est tout juste bon pour les belles dames, pas pour des hommes. Chez nous, tu verras ce que c’est que suer sang et eau pendant des jours sur des traces assez habiles pour faire perdre sa médecine à un sorcier iroquois et finir par t’empoigner avec un animal trois fois plus gros que toi.
Simple comme la terre, haut comme un arbre et bâti sur le même modèle, Tim Thocker avait les réactions qui allaient avec son personnage. La vie confinée du bateau ne lui allant guère il se chercha des distractions, faillit déchaîner une révolution en procédant impromptu à une petite distribution de son rhum personnel, se tailla un premier succès en allant remettre en place un canon qui s’était désamarré et qui menaçait de trouer le mur de la batterie et un autre en prodiguant ses soins à l’une des trois vaches que le chevalier de Ternay avait embarquées. En outre, il s’était pris d’affection pour le jeune secrétaire qui parlait sa langue et qui, surtout, savait merveilleusement écouter les récits pleins de couleurs où il découvrait si largement la terre américaine.
Avec lui, Tim le silencieux s’en donnait à cœur joie et quand la traversée s’acheva, le jeune Breton était presque convaincu d’avoir passé toute sa vie parmi les pêcheurs de morue de Nantucket, les quakers de Providence ou dans l’intimité des tribus Mohawks, Sénécas, Mohegans et Iroquoises qui hantaient l’arrière-pays. Il apprit aussi que le rhum est le meilleur ami de l’homme quand on veut traverser à pied les rivières gelées et qu’il y va de l’honneur d’un individu de savoir en ingurgiter une honnête quantité sans rien perdre de sa dignité. Aussi fut-ce avec beaucoup de regrets qu’une fois à New-Port, Gilles se sépara de son compagnon qui devait aller délivrer son courrier. Tim, pourtant, le rassura.
— Juste le temps d’embrasser mon père, de donner les lettres de M. Deane et d’aller voir un peu ce que les Habits Rouges fricotent autour de New York et je reviens. J’ai envie qu’on se batte ensemble.
Et, sautant dans le canoë prêté par un sien cousin, Tim Thocker se mit en devoir de traverser la baie de Narraganset à la force des bras avec autant de vigueur que s’il n’avait pas subi soixante-dix jours de sous-alimentation tandis que Gilles s’installait dans ses nouveaux quartiers.
Ce matin-là, il commença sa journée comme il avait pris l’habitude de le faire. Au lever du soleil, il quitta la tente qu’il partageait avec le sergent Weinburg, natif de Heidelberg avec lequel les relations étaient fort simples car il ne parlait selon Gilles aucune langue intelligible, et vice versa. Après avoir constaté qu’il faisait un temps superbe et que la petite brume traînant sur la mer promettait une journée de chaleur, il se dirigea rapidement vers la baie d’Atton pour s’y baigner. Dans ce pays où tout était nouveau pour lui, la mer était le seul élément qu’il connut parfaitement et, quand il s’y jetait il avait toujours un peu l’impression de rentrer chez lui. Aussi allait-il chaque matin nager durant une bonne heure, après quoi il visitait une petite source pour se débarrasser du sel et s’accordait enfin quelques minutes de détente au soleil avant de se rhabiller. À ce régime, son corps avait non seulement réparé les méfaits de la traversée mais acquis à la fois un surcroît de vigueur et une belle couleur de pain d’épices qui lui donnait un petit air de famille avec Tim le coureur des bois. En outre, la pratique de la natation l’empêchait de trop évoquer certaine nuit de neige sous les murs de Vannes et le charme que l’on peut trouver à la compagnie d’un corps féminin. Son séjour à Brest ne lui avait pas laissé le loisir de poursuivre ses études dans un art si agréable mais, depuis l’embarquement le sujet était devenu brûlant car les femmes formaient le fond des conversations de tous ces hommes, marins ou soldats embarqués pour une aventure dont aucun d’eux n’imaginait qu’elle relèverait de l’entrée en religion. Durant les soixante-dix jours de mer, Gilles n’avait entendu parler que d’amour et de la hâte qu’avaient ses compagnons de faire connaissance avec les Américaines.
Or, non seulement les ordres de l’État-Major étaient des plus sévères : interdiction de causer le plus petit déplaisir aux naturels du pays (donc pas question de courtiser leurs femmes !) mais encore les jolies anabaptistes de New-Port semblaient considérer les Français comme une légion de suppôts de Satan qu’il importait de tenir à l’écart. Quant aux filles de joie, ce corollaire habituel des armées en campagne, il n’y en avait point et, naturellement, il avait été impossible d’en embarquer. C’était donc, dans le camp français, une abstinence pleine de grogne péniblement contenue par la crainte des châtiments corporels. Gilles, pour sa part, préférait se réfugier dans le rêve et dans un exercice physique intensif.
Laissant son uniforme près de la source, il courut vers un rocher en surplomb qui lui servait toujours de plongeoir et piqua une tête dans l’eau calme de la baie sans provoquer même une éclaboussure. Il nagea ainsi pendant quelques instants en direction d’un îlot chevelu puis, se retournant sur le dos, se laissa porter par le flot en s’efforçant de ne penser à rien. Il n’avait pas envie de battre des records, ce matin. L’eau était merveilleusement fraîche et limpide. Hormis le cri des mouettes et le froissement doux du ressac, on n’entendait aucun bruit et Gilles se sentait bien. Il était le premier homme sur la terre et ce pays magique était le royaume d’où il tirerait la force de devenir aussi grand que lui.
Il en était à songer qu’il serait bon, peut-être, de se tailler ici sa place au soleil, d’y ramener Judith pour y vivre avec elle une longue vie d’amour quand son instinct lui signala quelque chose d’anormal, un objet insolite qu’avait effleuré son regard vagabond. Se retournant rapidement sur le ventre, il eut juste le temps de voir disparaître, dans les grandes herbes où s’abritait la source, l’arrière d’un canoë comme il n’en avait pas vu encore aux appontements de New-Port. Celui-là était petit, peint en rouge vif avec une sorte de gros œil noir et blanc peint sous sa pointe courbe.