— C’est un soldat dans l’âme, remarqua celui-ci. Dommage qu’il n’entende rien à la discipline, ne sache pas pratiquer l’art de se taire et se croie encore au Moyen Âge !
— Il est à la fois Biron et Lauzun, cela dit tout ! riposta le chevalier en haussant les épaules. On a la révolte dans le sang chez ces gens-là 4. La révolte et la maladresse… car, avouez qu’en vous offrant une occasion de le rembarrer il vous a rendu service. Vous n’étiez pas trop satisfait de le voir assister à ce premier… et si important entretien ?
Rochambeau se mit à rire.
— Si j’en crois l’aide gracieuse que vous m’avez apportée vous non plus, mon cher ? Avouez que vous ne l’aimez guère.
— M. de Lauzun me hait, me méprise et me prend pour un pleutre, tout en ignorant tout des raisons profondes qui me font agir. Je n’ai guère de raison de l’aimer ! Mais revenons à vous, monsieur de La Fayette. Vous ne devez pas comprendre grand-chose à nos… histoires de famille !
Pour la première fois, l’envoyé de Washington qui avait suivi la scène avec une surprise, nuancée d’ailleurs d’une certaine satisfaction car il n’aimait pas plus Lauzun que les deux autres, consentit à sourire.
— Les quelques fois où j’eus l’honneur d’être admis au cercle de Sa Majesté la Reine m’ont appris bien des choses, fit-il sans réussir à se défendre d’une ombre de mélancolie. Notamment que M. de Lauzun prend volontiers un ton de maître quels que puissent être le lieu ou les personnes présentes. Me direz-vous maintenant, Messieurs, ce que vous voulez que je rapporte au général Washington. Êtes-vous disposés à marcher sur New York ?
— Non, mille fois non ! Pas maintenant et pas tant que je n’en aurai pas reçu l’ordre formel du Général. Morbleu, Monsieur, je ne vous cache pas que je suis déçu. J’attendais Washington en personne et c’est vous qu’il envoie, sans même un mot d’écrit et sans la moindre escorte.
— Il marche sur New York avec ses troupes. Il n’est pas en train de faire des visites.
Le calme de Rochambeau parut sur le point de voler en éclats. Son poing s’abattit sur la table derrière laquelle Gilles, occupé à tailler des plumes pour se donner une contenance, ne perdait pas un mot de la scène.
— C’est à croire, Marquis, que nous ne parlons pas la même langue. Il est vrai que vous êtes maintenant beaucoup plus américain que français. Je suis venu ici avec tout ce dont votre Général avait besoin, je dis bien tout ! On m’a enjoint de venir prendre position dans cette île. J’étais en droit de penser que l’on viendrait m’y attendre. Or, non seulement j’ai trouvé partout visage de bois mais encore j’ai attendu quinze jours sans voir arriver personne. Vous arrivez, vous, mais vous êtes seul et, permettez-moi de le dire, vous me semblez bien ne représenter que vous-même. M’apportez-vous des ordres, oui ou non ?
— Je suis major général de l’armée des États-Unis, glapit La Fayette dont la voix monta de deux tons. Le général Washington me fait toute confiance et je le représente…
— Alors, montrez-moi des ordres en bonne et due forme ! En avez-vous ?…
— N…on ! Mais…
— Pas de « mais » quand il s’agit de guerre, monsieur. Non seulement je ne bougerai pas d’ici, à moins d’un ordre formel car je considère que l’on m’a confié cette région mais encore je désire que Washington m’envoie, au plus tôt, une troupe suffisante d’hommes dont il soit absolument sûr !
Cette fois La Fayette faillit s’étrangler.
— Des hommes ? Avez-vous à ce point peur de ne pouvoir tenir New-Port ? Ah çà, mon général, est-ce vous qui êtes censé venir au secours des Insurgents ou bien le contraire ?
Le poing de Rochambeau s’abattit une seconde fois.
— Monsieur de La Fayette, je répète que j’ai besoin d’une troupe armée, américaine, et sûre. Et votre Général doit savoir pourquoi. S’il ne vous l’a pas confié, c’est une raison de plus pour que je vous tienne pour agissant ici à titre personnel… et non à titre de plénipotentiaire. Maintenant brisons là ! Je pense qu’après tout ceci vous devez mourir de faim, ainsi que M. de Gimat, ajouta-t-il, soudain aimable en se tournant vers l’aide de camp qui, raide et apparemment insensible, jouait les cariatides près de la porte depuis la sortie de Lauzun. Voici M. le chevalier de Ternay qui désire fort vous conduire à son bord où vous attend le repas. Quant à moi, vous m’excuserez pour ce midi mais j’ai deux ou trois lettres importantes à dicter…
L’Amiral quitta enfin son siège et s’avança, de son pas inégal vers La Fayette qui, de toute évidence, luttait contre l’envie d’exploser. Avec une grâce dont personne n’aurait pu croire capable le vieux loup de mer, il passa son bras sous le sien et l’entraîna au-dehors. Mais Gilles put intercepter au passage le regard de connivence qu’il échangeait avec Rochambeau et dont l’envoyé de Washington ne vit rien. Était-ce donc un acte de comédie qui venait de se jouer sous ses yeux ? Il eut tout à coup l’impression que l’on se moquait ici de quelqu’un et que ce quelqu’un pouvait bien être le major général de l’armée des États-Unis…
Demeuré seul avec son secrétaire, Rochambeau alla jusqu’à une petite table supportant une carafe et des verres, se versa une grande ration d’eau qu’il but avec une visible satisfaction. Puis, avec un soupir trahissant une sorte de soulagement, il revint s’asseoir dans le fauteuil abandonné par le chevalier de Ternay.
— Allez dire à la sentinelle que je ne veux être dérangé par personne et sous aucun prétexte puis, en revenant, fermez cette porte au verrou, Gilles. J’ai à vous parler.
Le jeune homme rougit d’orgueil. C’était la première fois que le Général l’appelait par son prénom et il y avait mis un ton d’intimité inhabituel. Il exécuta l’ordre reçu avec d’autant plus de rapidité.
— Bien ! Maintenant tirez les stores. Il fait de plus en plus chaud.
La grande lumière du soleil qui baignait la pièce fit place à la pénombre et Gilles revint prendre sa place derrière la table à écrire, saisit une plume et s’apprêta, croyant que le Général allait dicter, à la tremper dans l’encre. Mais Rochambeau hocha la tête.
— Laissez cela ! J’ai dit que j’avais à vous parler. Dites-moi, mon garçon, avez-vous eu des nouvelles de votre ami Tim Thocker récemment ? Compte-t-il revenir prochainement à New-Port ?
— Il est revenu ce matin, mon Général, et il doit à cette heure m’attendre chez Miss Carpenter avec le jeune Indien que j’ai capturé.
— Un Indien ? Qu’est-ce que cette histoire ?
— Je voulais vous en parler, mon Général, mais M. de La Fayette m’a fait entendre que vous aviez des choses plus importantes à voir qu’un jeune Indien.
— Décidément, M. de La Fayette n’est pas loin de se prendre pour le président du Congrès américain ! Racontez !
Rapidement, Gilles retraça son aventure du matin, sa rencontre avec La Fayette, l’arrivée de Tim et ce qui s’en était suivi. Mais à mesure qu’il parlait, le front soucieux de Rochambeau semblait se dérider graduellement.
— Excellent ! finit-il par s’écrier quand Gilles eut fini son récit. Voici le prétexte que je cherchais… Il reste maintenant à savoir si je puis compter sur vous, sur votre dévouement.
De rouge qu’il était, Gilles devint pâle.
— C’est me faire injure que le demander, mon Général. Ma vie est à vous. Je suis prêt à vous la donner avec joie, conclut-il avec simplicité.
— Je n’en ai jamais douté et je vais vous en donner la preuve. Dans un moment, vous irez me chercher votre ami Tim et ce jeune Indien. Mais d’abord écoutez-moi attentivement car j’ai une importante mission à vous confier.