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En effet, installés à une table à quelques pas de lui, une trentaine d’hommes de la légion de Lauzun se bousculaient à qui mieux mieux pour déposer des pièces de monnaie sur cette table où l’on jouait au pharaon.

— Allons, messieurs, qui en veut ? glapit une voix que Gilles reconnut avec un tressaillement de colère. Il faut monter vos mises un peu plus haut ! Ce jeune et vigoureux sauvage que j’ai eu le bonheur de capturer atteindrait certainement un meilleur prix qu’un négrillon au prochain marché aux esclaves de Boston ou de Providence.

— S’il vaut si cher, grogna quelqu’un, pourquoi est-ce que tu ne le gardes pas pour toi ? Vends-le toi-même !

— Parce que, quand on sort d’où je viens on a plus besoin d’argent que d’un esclave, ricana Morvan de Saint-Mélaine. Et toi tu ne poserais pas de question aussi stupide si tu avais encore de quoi miser ! Allons, messieurs, du nerf !… Vous profitez là d’une occasion exceptionnelle.

Debout au seuil de la taverne, Gilles s’accorda un instant pour examiner son ennemi. Depuis leur rencontre sur le port de Brest, la veille du départ, il n’avait pas revu le frère de Judith. Mais, en parcourant les rôles de l’armée qu’il avait à sa disposition en tant que secrétaire du Général, il avait pu se convaincre de ce qu’aucun Saint-Mélaine n’y était inscrit et il en avait conclu que Morvan s’était engagé sous un faux nom.

La preuve lui en était venue toute seule, au cours de l’interminable traversée. Le 26 mai, en effet, M. de Lombard, commandant la Provence, qui portait les hommes de Lauzun avait signalé que l’un d’eux venait de passer en conseil de guerre et allait subir le supplice de la cale 5 pour avoir volé du rhum et tenté une fois ivre de mettre le feu au vaisseau. Il s’agissait d’un certain Samson dit La Rogne.

Saisi d’un inexplicable pressentiment, Gilles avait suivi la punition avec une longue-vue et pu voir qu’il ne s’était pas trompé : l’homme que l’on précipitait dans la mer du haut d’une des maîtresses-vergues, c’était bien Morvan.

Au moment du débarquement, il s’était alors inquiété de ce qu’il était devenu et, ainsi, il avait appris que l’homme n’était pas mort de la cale mais qu’ayant fini le voyage aux fers, il avait fallu, dès l’atterrage, l’hospitaliser dans l’île de Conanicut avec les autres malades. Il devait y avoir fort peu de temps qu’il avait rejoint le camp.

Passionné par le jeu et, surtout par l’argent qui commençait à s’entasser devant lui, Morvan n’avait pas vu entrer Gilles. Tranquillement, celui-ci alla jusqu’au pilier de bois, rafla au passage un couteau qui traînait sur une table et le mit dans sa poche. Son bon cœur lui avait soufflé d’abord l’idée de délivrer le jeune garçon sans autre forme de procès mais sa raison lui rappela à temps qu’il en avait besoin et ne pouvait s’offrir le luxe de le laisser filer.

Se contentant de lui adresser, au passage, un sourire encourageant qui le fit rougir jusqu’aux oreilles, il écarta les joueurs et vint se planter en face du banquier improvisé.

— Vous jouez là ce qui ne vous appartient pas, messieurs ! déclara-t-il froidement. Ce jeune Indien est prise de guerre. Il appartient à M. le comte de Rochambeau lequel m’envoie le chercher. Ramassez votre argent et filez…

Le silence fut immédiat, troublé seulement par le fracas de la chaise que Morvan rejetait en se levant. Sous sa tignasse rouge, sa figure blêmit avec, aux ailes du nez qui se pinçait, une curieuse teinte verdâtre. Mais une flambée de joie sauvage illumina d’un seul coup ses yeux sombres.

— Le bâtard ! exhala-t-il dans un soupir où il y avait de la volupté. Enfin le voilà ! Le Diable m’évite la peine de le chercher et me le sert tout cru ! Mais, ma parole, il donne des ordres ! C’est un chef que ce morveux ! Sautez dessus, vous autres, pour qu’il ne file pas avant que j’aie pu lui payer ce que je lui dois… On finira la partie après.

— Un instant ! coupa l’un des soldats. Il a dit que le sauvage appartenait au Général et comme il est, lui, le secrétaire du Général, il doit savoir ce qu’il dit. Je n’ai pas envie d’être passé par les baguettes pour vol…

— Pauvre idiot ! rugit Morvan. C’est un bâtard, je te dis ! Il ment comme il respire et j’ajoute…

— J’ajoute, moi, coupa Gilles toujours aussi froid, que vous n’avez pas le droit d’être à la taverne durant la journée et qu’il ne faut pas vous fier à l’heure de la sieste ! Tout le monde ne dort pas et je peux vous dire, par exemple que M. de la Pérouse et M. Destouches, que j’ai vus arriver en canot, doivent à cette minute débarquer au môle.

Il n’eut pas à se répéter. Sautant sur le tas d’argent où chacun récupéra son bien approximatif au prix de quelques horions, les « hussards » de Lauzun se ruèrent vers la discrète porte arrière de l’auberge et, cachés par les murs des maisons s’égayèrent comme une volée de corbeaux rouges.

Mais trois hommes étaient demeurés auprès de Morvan. Visiblement ivres d’ailleurs. Leur attitude était si menaçante que l’aubergiste Flint, devinant qu’il allait se passer chez lui des choses regrettables, trouva le courage de sortir de la cuisine où il s’était réfugié avec sa servante pour bredouiller, d’une voix aussi mal assurée que son français :

— Soldats rester encore ?

— On n’a pas fini ! aboya Morvan dont les pupilles rétrécies s’étaient plantées comme des clous dans le visage de Gilles. Ferme les portes ! À clef ! Puis file dans ta cuisine et n’en bouge pas si tu ne veux pas finir à la broche.

Cependant, le malheureux Flint trouvait dans ses craintes pour son mobilier un ultime sursaut de vaillance.

— Si vous cassez… qui paie ?

— C’est toi qu’on va casser si tu es encore là dans une seconde ! rugit un grand diable, noir comme la nuit et qui, dans son uniforme rouge, aurait pu servir de doublure à Lucifer, en accompagnant ses paroles d’un geste si expressif que Flint, avec un gémissement de terreur, se hâta d’obéir, ferma ses portes, et disparut comme un rat dans son trou.

Gilles, alors, persuadé qu’il allait avoir à défendre sa vie contre quatre hommes tira tranquillement son épée. Le geste fit ricaner Morvan.

— Qu’est-ce que tu imagines ? Qu’on va se battre en duel ? Un gratte-papier bâtard contre un cavalier du Roi ? Les gens de ta sorte, on ne les touche qu’avec une houssine ou un bâton ! Allez, vous autres ! Attrapez-le-moi ! On va lui donner ce qu’il mérite. Mais attention ! ne l’abîmez pas encore.

Sous l’insulte, les mâchoires de Gilles s’étaient crispées. La bouffée de fureur qui flamba tout à coup en lui le poussa à oublier toute prudence. Sans plus songer à protéger ses arrières, il bondit sur Morvan l’épée haute.

— Je vais te montrer qui est bâtard, maudit pleutre qui refuses de te battre…

Un hurlement de rage souligna le dernier mot. Atteint au visage d’une longue estafilade, Morvan porta à sa joue blessée une main qui rougit instantanément, recula mais vociféra.

— Prenez-le, Bon Dieu ! Qu’est-ce que vous attendez ?

Les trois hommes, avec un bel ensemble, tombèrent sur Gilles qui, pris à revers, fut incapable de se défendre. En un instant il fut maîtrisé, dépouillé de sa veste et de sa chemise sur un geste de Morvan, attaché par les poignets à une corde vivement jetée par-dessus l’une des poutres du plafond et, dans cette position, hissé de quelques pouces au-dessus du sol.