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L’aubergiste apparut aussitôt, aussi blanc que son tablier mais flanqué de sa servante qui, elle apparemment avait beaucoup moins perdu son sang-froid car elle apportait avec elle tout ce qu’il fallait pour panser des blessures. On étala Gilles, qui venait de s’accorder le luxe de perdre connaissance, sur une table, à plat ventre.

— L’ont bien arrangé ! grogna Tim. Heureusement que j’ai eu l’idée de regarder à tout hasard par la fenêtre quand j’ai vu que la porte était fermée ! Les faillis chiens ! Et dire que ce sont des Français ! Cornplanter, le chef Iroquois n’aurait pas fait mieux.

Flint qui avait éprouvé le besoin d’aller remplir quelques gobelets de rhum pour se remettre tandis que sa servante bassinait doucement le dos labouré avec un mélange d’huile et de vin, sursauta.

— Bon sang ! fit-il. L’Indien ! Où c’est qu’il est ?…

— L’Indien ? Quel Indien ?

— Le mioche que le grand type roux avait ramené sous son bras ! L’avait attaché à ce poteau et voilà qu’il y est plus !

Tim haussa les épaules tout en s’efforçant de relever la tête de Gilles pour lui faire avaler quelques gouttes de rhum. Du menton il désigna le morceau de cordelette qui faisait un petit tas au bas du poteau.

— Ça prouve seulement qu’il s’est détaché ! Le jour où un troufion européen sera capable d’attacher convenablement un Indien n’est pas près de luire. Il aura profité de ce que ces messieurs étaient occupés et il doit être loin. Grand bien lui fasse…

— Idiot ! souffla Gilles qui crachait, à moitié étouffé par le rhum mais reprenait ses esprits. Cours après !… Il nous le faut… Le Général a dit… Morbleu ! qu’est-ce que vous me faites ? Vous m’arrachez ce qui reste de peau ? ajouta-t-il en se tordant sous la poigne vigoureuse de Molly la servante.

— Braillez si vous voulez, mon petit Monsieur, riposta celle-ci tout en lui tartinant sur le dos une épaisse couche d’une pommade verdâtre à l’odeur écœurante. Demain vous me direz merci quand vos blessures commenceront à se cicatriser.

— Ça pue ! gémit-il, écœuré.

— Ça ne peut pas sentir la rose ! Y a là-dedans du blanc de baleine, de la graisse d’ours, du millepertuis… et d’autres choses encore. Cet onguent, c’est un secret que j’ai eu d’un vieux sorcier Narraganset mais ça vous reprise la peau mieux qu’un bas avec une aiguille et du coton. Ne remuez pas comme ça. Je vais vous en mettre dans le nez, sans quoi.

Gilles se le tint pour dit et tandis que Molly lui confectionnait une espèce de pansement autour du corps, il expliqua tant bien que mal à Tim la raison pour laquelle il déplorait tellement la disparition de l’Indien, sans toutefois parler de l’or, naturellement.

— Qu’est-ce qu’on va dire au Général ? ronchonna-t-il en manière de conclusion.

Mais il en fallait davantage pour entamer le flegme de Tim Thocker.

— La meilleure manière de le savoir c’est d’y aller voir. Si tu peux tenir debout on y va tout de suite.

Un instant plus tard, Gilles rhabillé et réconforté par une nouvelle ration d’alcool quittait l’auberge, laissant Flint se débrouiller comme il l’entendrait avec les corps des deux hussards morts. La chaleur décroissait légèrement et la mer, lentement, retrouvait sa teinte bleue. Le port, les rues ressuscitaient. Des femmes coiffées de capelines de paille entraient dans les boutiques tenant par la main des petites filles habillées comme elles. Dans le magasin de Martha, la jeune fille recoiffée, un grand bonnet tuyauté couronnant son chignon, discutait vigoureusement avec un patron pêcheur autour d’une variété de pots à tabac. Mais tout cela ne distrayait pas Gilles de son idée fixe.

— Où peut être passé ce mioche ? gémit-il en scrutant les environs. Il ne peut pas passer inaperçu, tout de même.

— Bien sûr que si ! Des Indiens, on en voit assez souvent ! Mais tiens, le voilà !…

En effet comme ils passaient près d’une pile de tonneaux sur lesquels un grand Noir était assis, surveillant d’un œil vague le vol des mouettes, le jeune Indien surgit brusquement devant eux. Sans plus se cacher, il vint droit sur Gilles, se planta devant lui, puis, levant la main droite à la hauteur de ses épaules, la paume tournée vers le jeune homme, il lui fit faire un mouvement circulaire afin de la ramener à la hauteur de ses yeux noirs qui fixaient ceux de Gilles. Tim émit un petit sifflement.

— Qu’est-ce que tu lui as fait ? murmura-t-il. Il te salue…

Mais déjà le jeune garçon entamait un petit discours fait de phrases courtes, hachées que Tim se hâta de traduire sans cacher son enthousiasme.

— Il dit qu’il veut être ton ami parce que tu es un vrai guerrier ! Il dit encore qu’il t’a vu rire sous la torture comme seuls savent le faire les Indiens ses frères, qu’il est ton prisonnier et qu’il est fier de l’être. Il s’appelle Igrak, ce qui veut dire « l’oiseau qui ne dort jamais » et il est bien, comme je le pensais, le frère de Sagoyewatha dont le nom signifie « celui qui parle pour que les autres demeurent éveillés ». Tu viens de nous faire là un allié, mon fils. Si ton grand chef n’est pas content il sera difficile.

Et Gilles n’eut que le temps de s’écarter pour éviter la grande tape enthousiaste que Tim, oubliant totalement l’état de son dos, s’apprêtait à lui allonger. Mais il était si heureux qu’il eut l’impression de souffrir déjà un peu moins. Il se sentait mieux d’ailleurs. La sensation de vertige qu’il avait éprouvée en sortant de l’auberge s’était dissipée. Pourtant, il était encore si pâle que Tim, inquiet, exigea d’entrer un instant chez Martha pour qu’il pût y manger quelque chose et boire une tasse de café.

— Sinon, tu n’arriveras pas jusqu’à la maison Wanton.

Rosa, la grosse servante noire de Martha, était revenue. Debout dans la cuisine, elle pelait des pêches pour en faire une tarte mais elle abandonna aussitôt son ouvrage pour servir un petit repas improvisé aux deux hommes et à Igrak non sans rouler de temps en temps de gros yeux réprobateurs dans la direction de ce dernier. Martha, occupée au magasin, ne parut pas.

— Dis-lui qu’on reviendra tout à l’heure, fit Tim en manière de conclusion après avoir ingurgité tout le contenu d’une cafetière. Et maintenant, chez le Général !

Ils reprirent le chemin de la maison Wanton mais, comme ils traversaient le mail pour s’engager dans Point Street, Axel de Fersen surgit tout à coup de derrière un arbre et leur barra le passage.

— Je vous attendais ! fit-il. N’allez pas plus loin ! Ordre du Général !

— Le Général ? Mais il nous attend ! protesta Gilles. Nous sommes déjà assez en retard…

— Je sais. Néanmoins, il vous est interdit de vous présenter à la maison Wanton. Sinon, le Général ne pourra faire autrement qu’ordonner votre arrestation.

— Notre arrestation ? s’indignèrent les deux garçons d’une seule voix. Et pourquoi ?

— Ne restons pas ici, coupa Fersen en les entraînant dans une sorte de boyau tracé entre le mur de planches d’une vaste grange peinte en rouge et une haute et épaisse haie de noisetiers. Nous n’avons pas beaucoup de temps et il faut que vous disparaissiez au plus vite. Vous êtes accusés d’avoir assassiné, dans la taverne de Flint, deux soldats de la légion de Lauzun.

— Assas…

— Laissez-moi parler ! Depuis une demi-heure, M. de Lauzun assiège le quartier général. Deux de ses hommes l’accompagnent dont l’un est blessé à l’épaule et à eux trois ils font un bruit de tous les diables ! Vous les auriez attaqués afin de vous emparer d’un jeune Indien qui doit être celui que je vois avec vous.

Tim, qui durant ce bref exposé était passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, explosa brusquement.