— … Déposez donc tout cela, mon cher comte. Jamais, je gage, personne ne vous a encore demandé service de ce genre. Personne ne vous ressemble non plus, mon Général. C’est un plaisir de conspirer avec vous. Je vous souhaite bonne chance, Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les deux autres. Puis-je ajouter que je vous envie ? Vous allez approcher l’ennemi en rejoignant le quartier général. Nous, nous allons continuer à jouer au whist avec les bons bourgeois de Rhode Island.
— Votre tour viendra. Venez maintenant. Notre absence pourrait être remarquée et nous avons promis de finir la soirée chez les Jeffries.
Fersen fit la grimace et poussa un soupir à faire effondrer le reste de la casemate.
— Où M. de Lauzun a décidé de se produire pour apprendre aux dames les romances préférées de Sa Majesté la Reine. J’aimerais tellement mieux aller me coucher, Monsieur…
— Moi aussi, mon ami ! Mais vous n’êtes pas là pour vous amuser. Nous sommes en guerre. Bonne chance, vous autres !…
Un quart d’heure plus tard, Gilles, vêtu de daim et transformé en frère jumeau de Tim, quittait à la suite de son ami les vieilles fortifications. Au-dehors, la nuit était claire, chaude et lumineuse avec ce goût d’air marin qui fait oublier les pires canicules. Tim s’engagea dans les hautes herbes d’une prairie qui s’étendait vers le nord de l’île et se terminait par un boqueteau. Mais, quand Gilles voulut pousser Igrak sur ses traces, le jeune Indien refusa d’avancer et Gilles dut rappeler Tim.
— Je ne comprends pas ce qu’il dit, chuchota-t-il. Je crois qu’il a parlé de scalps !
À demi courbé dans les herbes, le chasseur et le jeune Indien échangèrent quelques paroles rapides puis Tim se mit à rire.
— Il ne veut pas rentrer chez lui, expliqua-t-il. Il dit que s’il n’a pas de scalps à rapporter il ne pourra pas devenir un guerrier, on le reléguera chez les squaws avec les papooses !
— Et ça te fait rire ? On ne peut cependant ni le laisser là ni lui permettre d’aller récolter les chevelures dont il a besoin.
— Oh ! s’il n’y avait que moi, je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’il aille scalper ton ami Lauzun et quelques-uns de ses bonshommes. Mais je crois que j’ai une meilleure idée. Allez vous cacher dans ce boqueteau et attendez-moi.
— Où vas-tu ?
— Ne t’inquiète pas. Je n’en ai pas pour longtemps.
Et il disparut sans faire plus de bruit qu’un chat. L’herbe se referma sur lui comme l’eau de la mer sur un poisson. Après une demi-heure qui parut à Gilles aussi longue qu’une grande semaine, il reparut tenant négligemment à bout de bras une sorte de paquet blanchâtre tragiquement taché de sombre. Gilles regarda avec un frisson quand il le tendit à l’enfant avec une espèce de solennité.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? souffla-t-il. Tu n’as tout de même pas…
Imperturbable, Tim salua profondément Igrak dont les yeux s’étaient mis à briller dans la nuit et murmura entre ses dents.
— On boit sec, chez les hussards et on n’en dort que mieux. Je n’ai eu aucune peine à enlever ces perruques pour l’absence desquelles ils seront punis demain ce qui réjouit fort mon âme altérée de vengeance.
— Mais… le sang ? Car il y a du sang dessus.
— Un poulet attardé que j’ai saigné dessus. Ça fait très réel, tu ne trouves pas ? D’ailleurs, regarde ce gosse. Il est heureux comme un roi et il y croit. Évidemment, ce sera plus difficile de faire avaler la chose à son frère mais je m’expliquerai avec lui. Si tu veux mon avis, le courage de ce garçon est amplement démontré. Et puis… et puis il faut filer de là et à chaque jour suffit sa peine ! En route ! Il y a un village de pêcheurs en face de Prudence Island où on pourra trouver un canoë pour gagner la terre ferme…
Le cri d’une chouette dérangée fit écho au rire de Gilles mais, un instant plus tard, le boqueteau avait retrouvé sa tranquillité…
1. Colonel en second du Régiment de Saintonge.
2. C’était le titre porté par le premier Ambassadeur des États-Unis.
3. En 1916, quand les États-Unis entrèrent en guerre, le grand Sachem des Iroquois adressa au Kaiser une déclaration de guerre personnelle.
4. Armand de Gontaut-Biron, duc de Lauzun possédait, en effet, ce double sang agité.
5. Consistait à attacher un homme par un filin suiffé à l’une des vergues hautes et à le laisser retomber brutalement dans la mer. Parfois le condamné devait passer sous le vaisseau d’un bord à l’autre.
CHAPITRE VIII
LA CAPTIVE
— Trois millions ! Trois millions seulement !
Sidéré, Gilles contempla un moment sans rien dire le chef des Insurgents, se demandant comment il devait prendre la chose et si c’était là une forme de l’humour particulier de ce gentilhomme dont l’aspect l’avait, à première vue, tellement impressionné. Mais le général Washington relisait la lettre de Rochambeau avec une attention qui excluait toute forme de plaisanterie et le jeune homme ne put s’empêcher de relever sa dernière parole.
— Seulement ? fit-il timidement. Puis-je me permettre de vous faire observer, Monsieur, que c’est une somme énorme ?
Le beau visage sévère du Virginien s’éclaira d’un sourire fugitif. Un court instant, il eut le charme d’une mer hivernale sous un rayon de soleil. Washington aimait la jeunesse, la spontanéité et le ton vaguement scandalisé de ce jeune Français vêtu de daim et qui s’exprimait si aisément en anglais, l’amusait.
— Pour un régiment, ou même pour une ville assiégée, j’en suis parfaitement d’accord. Mais pas pour une armée qui manque de tout depuis trop longtemps. Il nous faudrait trente millions… Néanmoins, ajouta-t-il très vite, ceux-ci seront les bienvenus et nous permettront de parer au plus pressé. Je vais, sur l’heure, donner les ordres nécessaires pour qu’un détachement aille prendre livraison aussi discrètement que possible.
Discrètement ! Lui aussi ! L’histoire de ce chargement d’or prenait des airs de comédie burlesque. Rochambeau et Ternay se cachaient pour l’apporter, Washington se cachait pour le recevoir, exactement comme s’il n’était pas chez lui. La mine expressive de Gilles n’échappa cependant pas à l’œil gris du Général.
— Quelque chose qui ne va pas ?
Gilles devint rouge brique.
— Pardonnez-moi… mon Général ! C’est cette grande discrétion qui me surprend. Vous êtes ici dans votre camp, au centre de votre armée. Que pourriez-vous craindre ?
— Rien, en effet, si ce n’est les marchands, les fournisseurs de cette armée justement. Que l’on me sache en possession d’une somme importante et l’on me fera payer deux ou trois fois plus cher ce que j’ai tant de peine à arracher à des prix déjà prohibitifs ! En outre, mes hommes n’ont pas reçu de solde depuis cinq mois. Ils pourraient s’imaginer que le temps des vaches grasses est revenu. Ce qui est loin d’être le cas ! Aussi vous demanderai-je, à vous aussi, la plus grande discrétion. Laissez-moi maintenant, Messieurs. Vous avez fourni une longue marche et vous devez avoir besoin de repos. Je vous reverrai demain. Jusque-là, le colonel Hamilton prendra soin de vous, ajouta-t-il en désignant son aide de camp qui se tenait debout près de la porte dont il barrait l’accès.
Gilles et Tim saluèrent et s’apprêtèrent à quitter la modeste maison qui servait de Quartier Général à Washington depuis qu’il avait atteint avec ses troupes le village de Peekskill sur la rive gauche de l’Hudson. Mais le Général les rappela.
— Un moment ! Monsieur de Rochambeau me dit qu’il souhaite vous voir rester à mon service pendant quelque temps. Il me dit aussi que vous avez fait une capture intéressante : le frère d’un chef indien ?