— Essayons toujours de parlementer, soupira Tim.
Se redressant de toute sa taille, il se dirigea vers un homme déjà âgé et qui, portant une sorte de couronne en poils de cerf teints d’écarlate et un collier de dents d’ours semblait un chef. Là, il éleva sa main droite ouverte à la hauteur de ses épaules, lui fit décrire un cercle puis, la refermant à moitié et ne gardant que l’index et le majeur dressés en forme de V, il la fit descendre lentement jusqu’à la hauteur de sa ceinture avant d’entamer un discours parfaitement inintelligible pour Gilles qui se contenta de relever plusieurs fois les noms d’Igrak et de Sagoyewatha.
Cela dura un moment sans que les Sénécas abandonnassent un seul instant leur immobilité de statues méprisantes. Puis, brusquement et alors même que Tim Thocker parlait encore, l’homme à la couronne rouge tendit le bras, pointant impérieusement le doigt vers les deux Blancs. Instantanément, plusieurs paires de mains s’abattirent sur eux, les maîtrisèrent, leur liant les mains derrière le dos avec des liens de chanvre tressé.
— Ton discours n’a pas l’air de plaire beaucoup, persifla Gilles. Nous sommes-nous trompés de tribu ou bien ces gens-là n’aiment-ils pas leurs enfants ? C’est agréable de leur en ramener un…
Igrak, qui d’ailleurs n’avait rien manifesté durant la harangue de Tim, venait enfin de se laisser glisser du cheval et courait vers le vieil Indien, s’efforçant de s’interposer entre les guerriers et ses nouveaux amis et se lançant dans une explication volubile que l’homme, d’ailleurs, accueillit d’un sourire. Posant une main affectueuse sur la tête de l’enfant, il lui adressa quelques paroles mais, malgré ses protestations, ne lui permit pas de rejoindre ceux qu’il défendait si visiblement. Au contraire, il le remit à deux de ses compagnons qui l’entraînèrent vers le camp, vociférant et se débattant comme un beau diable. Tim haussa les épaules.
— J’aurais juré qu’il en serait ainsi. On ne discute pas avec les Iroquois : ce sont des bêtes sauvages.
— Je croyais que Sagoyewatha était un homme jeune ? remarqua Gilles en désignant du menton l’homme à la couronne.
— C’est un homme jeune ; et un homme à la fois sage et prudent. Celui-là c’est son oncle, Hiakin, autrement dit Face d’Ours, le Grand Sorcier des Sénécas. Il remplace le chef quand celui-ci est en expédition… et cela veut dire que Sagoyewatha est absent et que nous sommes perdus : il était notre seule chance.
Bousculés, malmenés par des hommes qui semblaient éprouver pour eux une haine furieuse, les deux garçons franchirent l’enceinte du village indien où avaient déjà disparu Igrak et la victime du gerfaut. Celle-ci, d’ailleurs, y avait été chassée à coups de pied sans la moindre cérémonie et avec un mépris bien révélateur de son importance dans la tribu.
— Une esclave ! grogna Tim. Une malheureuse créature enlevée au cours d’un raid sans doute et, par malheur, une des nôtres ! Tu as vu ses cheveux clairs ? C’est une blanche…
Quant à l’oiseau, on l’avait arraché des mains de Gilles et c’était Hiakin, maintenant, qui le portait lui-même, couché sur ses deux mains élevées jusqu’à la hauteur de son visage en direction du soleil couchant.
Quelques instants plus tard, Gilles et Tim, propulsés par leurs gardiens, prenaient contact sans douceur avec le sol d’une hutte étroite et noire où stagnait une insupportable odeur de poisson pourri. Malgré tout, ils en éprouvèrent une sorte de soulagement car la traversée du village entre deux rangs de femmes changées en autant de furies et qui leur jetaient tout ce qui leur tombait sous la main, n’avait rien eu d’agréable.
Gilles, qui avait atterri à plat ventre, réussit sans trop de peine à se redresser malgré ses mains liées au dos et à s’asseoir contre un piquet. Ses yeux vite habitués à l’obscurité cherchèrent son ami qui rampait sur la terre comme un gros escargot en essayant de se redresser.
— Que vont-ils faire de nous à ton avis ?
— Rien d’agréable ! Pour nous tout au moins car nous aurons toujours la consolation de nous dire qu’ils vont passer, grâce à nous, un excellent moment. Il n’y a rien que les Iroquois préfèrent, en guise de distraction, à la mort bien conditionnée d’un prisonnier. Alors, deux !…
Gilles examina la question sous tous ses angles, en conclut que leur situation n’avait rien d’enviable mais put constater avec satisfaction qu’elle ne l’émouvait pas autrement.
— Je comprends ! fit-il tranquillement. Et… ce sera long ?
Tim, qui avait réussi à se hisser au côté de son ami, émit un petit rire sans gaieté.
— Probablement ! Nous sommes des guerriers blancs et, à ce titre, nous avons droit à leur considération.
— Ce qui veut dire ?
— Qu’ils se feront un plaisir de nous honorer de leurs tortures les plus raffinées. Et tu n’as pas idée de l’ampleur de leur imagination sur ce chapitre.
Malgré son courage, Gilles ne put se défendre d’un désagréable frisson qui lui courut le long de l’échine. Regarder la mort au fond des yeux est une chose mais la voir s’avancer à tout petits pas au milieu d’une éternité de souffrance en est une autre.
— Eh bien… autant être renseigné ! soupira-t-il. En attendant, tourne-toi de façon que tes mains touchent les miennes. Je vais essayer de te détacher. Je déteste l’idée de rester là, ficelé comme un poulet qu’on va mettre à la broche.
Les liens étaient serrés mais les doigts du jeune homme réussirent à trouver le nœud et commencèrent à s’activer.
— Crois-tu que ce sera pour ce soir ? demanda-t-il au bout d’un moment. Car, en ce cas, je perds mon temps.
— Non. Ce sera sans doute pour demain, au lever du soleil. Continue. Si tu n’y parviens pas, j’essayerai d’ôter les tiens.
C’était un travail long et difficile qu’il n’eut d’ailleurs pas le temps de mener à bien car au moment même où le premier nœud cédait, on vint les tirer de leur prison.
La nuit était venue mais tout le village était dehors et un grand feu, allumé en plein milieu près de deux poteaux peints en couleurs voyantes, éclairait le paysage jusqu’aux pentes boisées de l’autre côté de l’eau. Les Sénécas entouraient cet espace vide d’un large cercle silencieux. Cette fois, quand passèrent les prisonniers, personne ne bougea mais un soupir presque voluptueux s’échappa, comme sur un signal, de toutes ces poitrines.
« Ces gens-là se pourlèchent déjà à l’idée de nous voir mourir », pensa Gilles, rageant à froid.
Quand on l’attacha contre l’un des poteaux, il se crut reporté quelques années en arrière alors qu’une de ses courses vagabondes l’avait conduit à se perdre dans la grande forêt qui s’étendait au nord d’Hennebont. La nuit venue, il avait vu, dans l’ombre, briller les yeux d’une bande de loups et n’avait dû son salut qu’à un grand arbre dans lequel il avait cherché refuge. Au matin, une battue de paysans menée par le chevalier de Langle l’avait dégagé… mais cette nuit, aucun brave paysan breton, aucun louvetier hardi ne viendrait disperser le cercle d’yeux luisants qui guettaient avidement sa première blessure.
L’orgueil le poussa à se redresser de toute sa taille. Son regard bleu, glacé de mépris, parcourut cette foule composée en grande majorité de vieillards, de femmes et d’enfants. De toute évidence Tim avait raison : la plus grande partie des guerriers étaient absents. Ne restaient que ceux indispensables à la garde du campement. Une poignée ! Il tourna la tête vers Tim.
— Comme ils sont pressés de nous voir mourir ! dit-il amèrement. Ils ne nous laissent même pas la nuit…
Le coureur des bois hocha la tête.
— Je continue à croire que ce n’est pas pour tout de suite. En revanche, nous avons une bonne chance de passer la nuit dans cette position inconfortable afin que la fatigue décuple l’angoisse et abatte notre courage…