La dernière parole atteignit un aigu brutal. L’extrémité de la tige de fer venait d’être appliquée sur sa cuisse… En une seconde il fut inondé de sueur. La douleur avait été atroce et se poursuivait en élancements lourds tandis qu’une écœurante odeur de chair brûlée s’élevait. Il serra les dents, puis, cherchant l’air, tendit toute sa volonté pour reprendre sa chanson. C’était une vieille maintenant qui s’approchait armée d’une griffe rougie.
Qui chante… pour les filles… qui n’ont pas de mari…
La vieille souriait comme sourit une tête de mort en agitant sous le nez du prisonnier son horrible instrument dont il sentait déjà la chaleur. Mais soudain une clameur se fit entendre. Sur l’un des postes d’observation regardant la rivière, un Indien hurlait quelque chose en faisant de grands gestes… Une voix lui fit écho : celle de Sitapanoki.
— Sagoyewatha !… Il revient !…
L’attention, instantanément, se détourna du supplicié pour aller vers la grande porte de l’eau que l’on ouvrait largement. De son poteau, Gilles put voir le coude de la rivière littéralement couvert de canoës emplis de guerriers. Coiffé de plumes d’aigle, un homme grand et maigre au maintien imposant se tenait debout, bras croisés, à la proue du canot de tête. Telle une barbare divinité des eaux, il érigeait sur les nuages brumeux qui traînaient sur la rivière une haute statue de cuivre.
Tout le village explosa en une énorme acclamation. Quelques femmes arrachèrent leurs robes et, nues, plongèrent pour nager à la rencontre des arrivants tandis que les tambours se remettaient à ronfler.
Toujours rivé à son poteau, Gilles s’efforçait de ne pas permettre à l’espoir de l’envahir. Certes Tim prétendait que la présence de Sagoyewatha représentait leur seule chance de salut mais comment réagirait-il en face d’un homme qui avait, la nuit même, tenté d’enlever sa femme ?
Les canoës touchaient terre maintenant. Les nageuses nues sortaient de l’eau. Quelques-unes tenaient, entre leurs dents, les trophées guerriers de leurs époux : des têtes tranchées qu’elles portaient par les cheveux afin de pouvoir nager. Celles qui n’en avaient pas regardaient leurs sœurs avec une affreuse envie. Cette fois, Gilles ferma les yeux, pris d’une nausée qui, heureusement, passa très vite. Les têtes sanglantes avaient appartenu à des Blancs…
Quand il les rouvrit, le chef avait mis pied à terre et pénétré dans l’enceinte du village. Et Gilles, avec une brusque joie mêlée de reconnaissance, comprit pourquoi Sagoyewatha revenait tellement à point nommé : sa main s’appuyait sur l’épaule d’un enfant et cet enfant c’était Igrak. Igrak qui, renonçant à convaincre Hiakin de relâcher ses nouveaux amis, avait dû quitter secrètement le village dans la nuit pour rejoindre son frère. Heureusement, le chef Sénéca ne devait pas être très loin mais cela expliquait du même coup la hâte du sorcier à expédier les intrus.
Guidé par l’enfant, Sagoyewatha se dirigea droit vers le prisonnier, écartant d’un geste souverain les explications volubiles que lui fournissait Face d’Ours. Quand leurs regards se croisèrent, Gilles pensa qu’il avait rarement vu visage plus fier que celui de cet Indien. Son nez busqué, ses lèvres minces au dessin dédaigneux lui donnaient une certaine ressemblance avec l’oiseau dont il portait les dépouilles et le vieillissaient. Mais le cuivre lisse de sa peau, l’éclat sombre de ses yeux profondément enfoncés, l’aisance de son corps sec aux muscles allongés trahissaient la jeunesse. Son regard était sans colère et au contraire empreint de curiosité.
— Mon frère, « l’oiseau qui ne dort jamais » m’a dit que deux visiteurs étaient arrivés chez moi. Où est ton compagnon, homme du sel ?
— Il s’est enfui cette nuit. Pardonne-lui de ne pas s’être laissé tenter par l’hospitalité de ton peuple, fit Gilles en essayant de sourire.
— Notre hospitalité, nous ne l’aurions pas ménagée à l’homme magnanime qui, pouvant garder mon frère comme otage, prenait la peine de nous le ramener. Mais tu as enfreint nos lois les plus sacrées en tuant l’oiseau blanc qui frappe comme la foudre. En outre, tu allais fuir, toi aussi… en enlevant une de nos femmes.
« Une de nos femmes » ? Se pouvait-il qu’à la faveur de l’obscurité, Hiakin n’eût pas reconnu Sitapanoki ? En ce cas la chance était peut-être encore avec les envoyés de Washington… Avec un dédain superbe mais non sans difficultés à cause des cordes, Gilles haussa les épaules.
— Je le reconnais ! Le général Washington nous a chargés, Tim Thocker et moi, d’une mission auprès de toi. Ma sottise et la fureur de ton peuple nous ont empêchés de l’accomplir et je pensais, en prenant un otage, t’obliger à discuter tout de même avec moi.
L’excuse était peut-être un peu tirée par les cheveux mais Sagoyewatha parut s’en contenter. Son regard grave s’attarda un moment sur le visage calme de son prisonnier. Ce qu’il y lut dut lui plaire. Le prisonnier avait déjà souffert dans sa chair ainsi que l’attestait la large brûlure de sa cuisse et cependant tout à l’heure, le chef Sénéca l’avait entendu chanter. Ses yeux froids, du bleu léger d’un ciel d’hiver, regardaient droit devant eux, avec fierté mais sans arrogance. Sagoyewatha hocha la tête.
— Le Grand Esprit est notre père mais la Terre est notre mère comme elle est la mère des hommes à la peau blanche qui lui demandent, comme nous, leur nourriture. Mais ils ne connaissent pas le Grand Esprit et pensent que tout ce qui vit sur la Terre a été créé à leur usage. Ils ne savent pas que l’oiseau blanc est d’essence divine…
Fasciné, Gilles écoutait. La voix du chef indien était une envoûtante musique, un velours sombre et chaud où les paroles tissaient d’étonnants reliefs. Il comprit pourquoi ce jeune homme possédait assez de prestige pour que le hautain Washington souhaitât l’attirer à lui. Néanmoins il tenta de secouer le charme.
— Eussé-je connu vos lois que j’aurais frappé tout de même ! lança-t-il audacieusement. Ton oiseau divin allait tuer une femme.
— Une esclave…
— Ma peau est de même couleur que celle de cette esclave. Si l’une de tes sœurs de race avait été attaquée, Sagoyewatha, l’aurais-tu laissée mourir ?
— Peut-être ! Quand le Grand Esprit se choisit une victime nous n’allons jamais contre sa volonté. Mais tu ne peux comprendre cela… et c’est pourquoi je te délivre.
Tirant un long couteau de sa ceinture, le chef trancha rapidement les liens qui retenaient le jeune homme au poteau. Qui le soutenaient aussi car lorsque Gilles voulut avancer, il fut pris d’un vertige. Il n’avait rien mangé, rien bu depuis la veille et l’épuisement de sa nuit d’agonie se faisait sentir. Il vacilla sur ses jambes, tâtonna à la recherche d’un point d’appui. Igrak se jeta contre lui et le soutint en criant quelque chose. Sagoyewatha sourit.
— L’enfant a raison : tu as besoin de nourriture et de repos. Viens ! Puisque tu portes la parole du grand chef blanc, tu es désormais mon hôte…
Il eut un geste impératif et deux de ces Indiens qui l’instant précédent étaient prêts à dépecer le Français en écoutant ses hurlements comme une douce musique l’emportèrent avec des soins de mère jusqu’à une hutte voisine de celle du chef.
Un moment plus tard, Gilles, nourri de maïs et de poisson grillé, un emplâtre d’herbes sur sa brûlure et enveloppé d’une chaude couverture entreprenait de réparer les dégâts des vingt-quatre heures les plus éprouvantes de sa vie en s’abîmant dans un profond sommeil…
Accroupies de part et d’autre de la couche de Gilles, les deux femmes offraient un contraste saisissant. La lueur du petit feu de branchages exaltait la beauté de Sitapanoki et accusait la décrépitude de sa compagne, sorte de momie desséchée qui fumait sa pipe avec la gravité d’un vieux pirate sur la dunette de son navire. Gilles préféra ne pas la regarder.