Se redressant sur un coude, il sourit à la jeune femme.
— Si ton époux fait de toi ma gardienne, il fait de moi l’homme le plus heureux du monde, murmura l’ancien élève de Saint-Yves, trouvant d’instinct les mots d’une galanterie toute française. Évidemment, celle-là est moins agréable ! ajouta-t-il en désignant d’un mouvement de tête la vieille à la pipe. Je m’en passerais volontiers.
— Sagoyewatha est trop sage pour ne pas savoir qu’on n’allume jamais de feu dans une forêt de pins desséchée par l’été. Quant à celle-ci, ce n’est pas toi qu’elle garde mais moi car elle est ma belle-mère. Elle se nomme Nemissa. Les terres où nous sommes lui appartiennent comme le veut la coutume des Iroquois.
Impressionné, Gilles inclina vaguement le buste en direction de la vieille femme qui le gratifia d’un coup d’œil glacé et se remit à tirer sur sa pipe comme s’il n’avait pas existé.
— On dirait que je ne lui suis guère sympathique, soupira-t-il. En tout cas il est temps de me lever. Je dois voir ton époux.
Il rejeta la couverture, se rappela juste à temps qu’il était entièrement nu dessous à l’exception de la peinture dont on l’avait enduit avant la torture et entreprit de se draper dans le tissu rugueux. Aussitôt, la vieille Nemissa fut debout et fit le geste de lui barrer le passage en prononçant quelques paroles incompréhensibles.
— Tu ne dois pas sortir, traduisit Sitapanoki. Si nous sommes ici, c’est justement pour t’en empêcher. Sagoyewatha reçoit un autre chef autour du feu du Conseil et il ne désire pas que cet autre connaisse ta présence ici.
— Qui est « cet autre » ?
— Kiontwogky, celui que l’on a surnommé le Planteur de Maïs…
— J’ai entendu parler de Cornplanter, fit Gilles se souvenant sans plaisir de l’étrange mission qui lui avait été confiée. On dit qu’il jalouse ton époux et qu’il te convoite. Que vient-il faire ici ?
— On dit vrai. Deux fois déjà, j’ai échappé à des tentatives d’enlèvement qui ne pouvaient venir que de lui mais Sagoyewatha refuse d’y croire car il est lui-même noble et droit.
— Les Iroquois ne savent-ils donc pas respecter l’épouse de leurs frères ?
— Si. Quand elles sont de leur race. Moi, je suis d’une race ennemie, une sorte de captive. Ce n’est pas un crime de voler une captive. Quant à ce que Cornplanter vient faire ici j’ai cru comprendre qu’il cherchait à entraîner Sagoyewatha dans une expédition contre les colons de Schoharie, plus haut dans la vallée…
Gilles fit un pas vers l’ouverture de la hutte. Nemissa se dressa devant lui, bras en croix, farouche et impérieuse… Doucement mais fermement il l’écarta.
— Dis-lui que je ne sortirai pas. Mais je veux apercevoir ce Cornplanter. Il faut que je sache à quoi il ressemble…
Il n’eut pas à écarter beaucoup la peau de cerf qui cachait l’entrée. Le Grand Conseil des Sénécas était juste dans son champ de vision. À nouveau la nuit était venue et, sur son obscurité, les silhouettes des Indiens éclairés par les flammes se détachaient vigoureusement. Gilles eut l’impression qu’il y en avait une multitude. Des hommes, jeunes pour la plupart, solidement bâtis sous les peintures violentes qui leur donnaient un aspect si redoutable. Il vit Sagoyewatha, toujours casqué de ses plumes d’aigle mais revêtu, sans doute pour la circonstance, d’un magnifique habit rouge d’officier anglais qui lui donnait un aspect étonnant. Il vit enfin, dressé en face de lui comme un coq de combat, un grand diable à la peau de cuivre clair dont le crâne rasé portait une sorte de diadème d’argent. L’épaisse mèche noire liée au sommet de sa tête était mêlée de plumes multicolores. De lourds bijoux d’argent étiraient les lobes largement percés de ses oreilles et s’incrustaient sous son nez arrogant. Ses yeux lançaient des flammes tandis que des paroles de colère jaillissaient comme un torrent de ses lèvres méprisantes…
— Il dit que jamais les récoltes n’ont été aussi belles autour de Schoharie, souffla Sitapanoki, que c’est le moment ou jamais pour faire connaître aux gens de la vallée que les Iroquois n’ont pas oublié leurs frères massacrés par le général Sullivan, qu’ils sont toujours là et réclament vengeance… Il veut brûler toute la vallée.
— Et que dit ton époux ?
— Que les fruits de la terre notre mère doivent être respectés, que l’hiver sera bientôt là et que nous aurons faim, qu’enfin, il est bon d’attaquer les soldats mais que les paysans de Schoharie ne comptent pas beaucoup de guerriers. Mais ce sont là des raisons que Cornplanter ne comprend pas. Il n’aime que le sang et les cris des victimes. Les Iroquois sont cruels mais il est le pire de tous. J’ai entendu dire que coulait en lui du sang blanc et que c’est la cause de la haine insensée qu’il porte à tes pareils.
Longtemps, la discussion se poursuivit autour du feu sans résultat apparent. Cornplanter, soutenu d’ailleurs par Hiakin, soufflait le feu et la fureur tandis que Sagoyewatha opposait tous les arguments d’une profonde sagesse. Puis, brusquement, les voix baissèrent de ton et il ne fut plus possible de rien entendre jusqu’à ce qu’enfin Sagoyewatha jetât quelques mots d’une voix forte :
— Mon époux désire réfléchir cette nuit, traduisit Sitapanoki. Cornplanter va se retirer avec les siens. Demain, il reviendra chercher sa réponse… Mais je crains bien qu’il ne gagne la partie : il n’est jamais agréable de s’entendre traiter de lâche. Pourtant je ne comprends pas l’insistance de Cornplanter. Jamais il n’a combattu en compagnie de Sagoyewatha et ses guerriers sont bien assez nombreux pour submerger Schoharie sans l’aide des nôtres.
Ces derniers mots firent tressaillir Gilles, le ramenant à cette mise en garde que Washington les avait envoyés, lui et Tim, porter au chef du clan des Loups. Qu’il se laissât entraîner à la suite de Cornplanter et le village, comme lors de la capture des deux messagers, retomberait sous la responsabilité d’Hiakin… d’Hiakin qui, justement, semblait prendre si fort le parti de l’Iroquois, d’Hiakin qui haïssait Sitapanoki…
La vieille Nemissa saisit le bras de la jeune femme et lui montra la porte impérieusement.
Au-dehors, les guerriers se dispersaient. Seul Sagoyewatha demeurait encore auprès du feu dans les braises duquel se perdait son regard songeur.
— Je dois rejoindre mon époux, murmura Sitapanoki. Nemissa va rester avec toi jusqu’à ce qu’un guerrier vienne te garder à sa place. Je suis désolée…, ajouta-t-elle avec l’ombre d’un sourire.
— Pas tant que moi, grogna Gilles. Mais, je t’en prie, dis à ton époux que je désire lui parler cette nuit même. Il faut qu’il m’entende avant de prendre sa décision.
Les grands yeux dorés s’attardèrent un instant sur le visage assombri du jeune homme. Il comprit que, sans deviner le fond de sa pensée, elle était inquiète. Alors il lui sourit.
— … Je t’en prie, Sitapanoki, dis-lui que j’ai besoin de le voir, c’est important… pour nous tous.
Il refusa de s’expliquer davantage jugeant qu’il était inutile de l’effrayer en lui laissant voir le fond de sa pensée et le soupçon qui y grandissait : la troisième tentative d’enlèvement pourrait peut-être réussir quand l’Iroquois saurait le village privé de ses guerriers et aux mains de son allié Hiakin…
C’est ce qu’il fit entendre au sachem quand débarrassé de sa tunique rouge mais le visage fermé il se courba pour franchir l’entrée de la hutte d’où, aussitôt, Nemissa disparut.
— Cornplanter ne souhaite t’emmener avec lui qu’afin de t’éloigner de tes campements, affirma-t-il audacieusement. Tu seras auprès de lui, sous ses yeux. Alors il pourra envoyer quelques-uns de ses guerriers dans ton village réduit aux femmes et aux vieillards pour y prendre ce qu’il t’envie le plus. Tu dois te méfier de lui, Sagoyewatha, car il est jaloux et il te hait.