Le visage impassible du chef Sénéca ne révéla rien des pensées qui agitaient son esprit mais les yeux aigus de Gilles remarquèrent que ses poings se serraient imperceptiblement cependant que la belle voix grave, inaltérée, murmurait presque négligemment :
— C’est là ce que t’a chargé de m’apprendre le général Washington ? Que lui importent les biens et même l’honneur d’un ennemi ? Je suis un Indien et il est un gentilhomme de Virginie…
— On peut respecter et même admirer un ennemi quand il a ta noblesse. Le Général déplore que toi et les tiens vous dressiez contre lui alors qu’il lutte pour la liberté d’une terre où vous êtes nés l’un et l’autre. Pour moi, qui viens d’un pays dont l’Angleterre est l’ennemie héréditaire, il est difficile de comprendre votre lutte entre Américains, quelle que soit la couleur de la peau. Pourquoi donc choisis-tu d’être l’homme de l’Angleterre… au point de porter son habit ?
— Les Hommes aux Habits Rouges nous traitent en alliés et en égaux. Ceux que l’on appelle les colons nous considèrent comme des bêtes sauvages. Pourtant, quand leurs ancêtres ont traversé les grandes eaux pour poser le pied sur cette terre ils ont trouvé en nous des amis, pas des ennemis. Ils ont raconté qu’ils avaient quitté leur pays aux mains des mauvais hommes et qu’ils venaient ici pour jouir de leur religion. Nous les avons pris en pitié. Nous avons pourvu à leurs demandes et ils se sont assis parmi nous. Nous leur avons donné du maïs et de la viande… en échange, ils nous ont donné du poison… l’eau de feu qui brûle et qui, en effet, nous change en bêtes. Quand tu retourneras vers les tiens… si je te rends la liberté, dis à ton Général que Sagoyewatha n’a pas besoin de ses avis, qu’il sait se garder et qu’en outre il méprise les voix doucereuses qui murmurent sournoisement afin de séparer le frère du frère.
— Ainsi, tu es décidé à suivre Cornplanter ?
— Je viens de te dire qu’il est mon frère…
— C’est faux ! Et il n’est pas non plus un véritable Indien. Sais-tu qu’il est né d’un colon ? Que son père vit encore à Fort Plain et qu’il se nomme John O’Bail ? Si tu l’ignores, le Général lui le sait et c’est pourquoi il m’a envoyé vers toi pour te dire : « Grand Chef, prends garde à l’homme que tu crois de ton sang et qui ne l’est qu’à moitié car, bien qu’il n’y ait aucun droit, il rêve de dominer les Six Nations Iroquoises. Pour y parvenir il est prêt à écraser tous les autres chefs, toi le premier.
Pour la première fois, une flamme de colère s’alluma dans le regard de Sagoyewatha et sa voix trembla.
— Ta langue siffle comme celle du serpent ! Si ambitieux que soit Cornplanter il ne peut espérer vaincre le plus grand de nous tous, le chef mohawk Thayendanega ! Alors qu’a-t-il à faire de moi qui suis moins puissant que lui ?
— Ton chef mohawk possède-t-il la plus belle des femmes ?…
Un instant, Gilles crut que le Sénéca allait lui sauter à la gorge mais la puissance sur lui-même de cet homme était exceptionnelle. Comme naguère au poteau du supplice le regard noir et le regard clair se croisèrent, s’accrochèrent… puis, avec un dédaigneux haussement d’épaules, le sachem se détourna.
— Nos paroles s’en vont avec le vent qui bientôt balayera l’armée des colons. La trahison s’y glisse et, avant qu’il soit longtemps, leur chef ne songera plus à offrir son amitié à qui que ce soit, même au plus misérable d’entre nous. Quant à toi, je déciderai demain si tu dois vivre ou mourir…
Indifférent à la menace, Gilles n’avait retenu qu’un mot parmi ceux que venait de prononcer le sachem.
— La trahison ? Que veux-tu dire ?
Mais, sans lui répondre, Sagoyewatha quitta la hutte, Gilles s’élançait pour le suivre quand, devant son nez, deux lances brusquement se croisèrent et il comprit qu’il avait encore une fois changé de statut dans le camp indien. De candidat au martyr il était passé au rang d’hôte et maintenant une raison inconnue le ramenait soudain à l’état de prisonnier.
Le léger doute qu’il conservait encore fut levé quand deux hommes envahirent son logement. L’un portait une écuelle pleine de bouillie de maïs accompagnée de poisson et d’une cruche d’eau, l’autre des piquets, des cordes et un maillet. On lui fit comprendre par gestes qu’il avait à se nourrir rapidement, ce qu’il fit sans le moindre plaisir et uniquement pour entretenir ses forces car ce ragoût indien n’avait rien de succulent. Impassibles, les deux Indiens le regardèrent faire puis, la dernière bouchée avalée, lui sautèrent dessus sans autre préavis. On le coucha sur le sol, bras et jambes écartés et l’on attacha ses chevilles et ses poignets aux quatre piquets prestement plantés dans le sol de la hutte, sans d’ailleurs paraître s’intéresser le moins du monde à ses protestations furieuses. Apparemment, Sagoyewatha n’avait aucune confiance dans la solidité de ses constructions et tenait à s’assurer que son invité ne profiterait pas de la nuit pour faire un trou dans une paroi et gagner le large. C’était d’ailleurs point par point ce que Gilles avait l’intention de faire.
Réduit à l’impuissance, furieux et humilié, très inquiet aussi, le jeune homme passa une nuit à la fois inconfortable et exténuante sous une collection de points d’interrogation qui lui tinrent lieu d’étoiles. Qu’est-ce que l’Iroquois avait bien pu dire à Sagoyewatha ? Qu’était-ce que cette trahison qui menaçait Washington et devait le conduire à une si humiliante défaite ? Où diable pouvait bien être passés Tim et la fille qui s’appelait Gunilla ?
Il réussit à s’assoupir vers la fin de la nuit mais le vacarme qui envahit le village avec les premiers rayons du soleil le tira de ce repos précaire. Il voulut bouger, poussa un gémissement de douleur et tout de suite après se mit à jurer comme un vieux troupier. Son corps était raide comme une planche, sa bouche desséchée et il avait l’impression de sentir aussi mauvais que tout le campement réuni. En outre, la peinture qui avait séché sur son corps le grattait furieusement…
Au prix d’une nouvelle douleur, il redressa un peu la tête pour mieux entendre. Aucun doute sur l’origine de ce tintamarre. Les guerriers sénécas allaient une fois de plus quitter leur village pour suivre Cornplanter dans le raid mortel qu’il projetait contre les paisibles colons de Schoharie. Les démons rouges allaient tomber comme la foudre sur un village dorant ses moissons mûres au soleil d’été, tout mettre à feu et à sang, ne laissant derrière eux que de la terre brûlée et des monceaux de cadavres dépouillés de leurs chevelures. Et rien ni personne ne pouvait rien pour éviter ce drame…
Le faible espoir qu’il conservait de convaincre peut-être Sagoyewatha quand il viendrait l’informer de ses décisions le concernant s’évanouit quand une ombre immense s’interposa entre lui et le trou lumineux de sa porte relevée. À sa couronne de poils raides il reconnut Hiakin et recommanda son âme au ciel. Pour que le sorcier vînt lui-même, il fallait que les nouvelles fussent mauvaises. Très certainement, on allait le ramener au damné poteau de torture pour y reprendre les réjouissances locales là où on les avait laissées.
Trop jeune pour endurer sans mot dire l’examen narquois du sorcier, le jeune Breton gronda.
— Qu’est-ce que tu viens chercher ici, Hiakin ? La fin de ma chanson ?
Face d’Ours haussa le paquet de muscles qui lui servait d’épaules.
— S’il ne tenait qu’à moi tu pourrais l’entonner tout de suite, grogna-t-il dans le meilleur style de son modèle. Mais Sagoyewatha pense que tu lui seras plus utile comme otage car, lorsque le Virginien sera vaincu et renvoyé dans sa tanière, les guerriers venus d’au-delà des grandes eaux seront peut-être généreux pour retrouver leurs prisonniers et les ramener au pays.