Le canoë dont les pagaies étaient maniées vigoureusement avançait vite bien qu’il dût remonter la rivière. Les Iroquois étaient pressés. En peu de temps, ils atteignirent le poste de guet de Gunilla. Alors, tout alla très vite. Brusquement, la frêle embarcation, basculée par d’invisibles mains, chavira jetant ses occupants à la rivière. La surprise joua à plein. L’un des Indiens tomba presque dans les bras de Gilles qui leva son couteau, frappa et dégagea l’arme juste à temps pour faire face à un nouvel adversaire. Cette fois, il fallut se battre. L’Iroquois semblait vigoureusement bâti et, de toute évidence, ce n’était pas la première fois qu’il se battait dans l’eau. Mais Gilles était dans son élément et il avait pour lui rapidité et souplesse. Il glissa des mains qui cherchaient à l’étrangler, se retourna, frappa de toutes ses forces. La lame disparut jusqu’à la garde dans le ventre de l’homme dont le gémissement bref fut immédiatement étouffé par l’eau. Alors, revenant en surface, le jeune Breton regarda autour de lui. Le coup avait réussi : quatre cadavres s’en allaient au fil de l’eau et, près de la berge, Tim remorquait une longue forme qui mettait dans l’eau une traînée blanche.
Vivement, Gilles accrocha l’un des Indiens morts pour le ramener à terre : le peu de vêtements de cet homme et surtout ses mocassins, lui seraient d’une grande utilité sans parler de ses armes.
Quand il atteignit la rive, Gunilla aidait Tim à tirer de l’eau le corps inerte de Sitapanoki qu’ils étendirent dans l’herbe sans qu’elle fît le moindre mouvement.
— Tu avais raison, fit Tim à l’adresse de son ami. Le coup était prémédité : cette femme est inconsciente. Elle a été droguée.
— Tu es certain. Elle n’est pas…
— Penses-tu ! Elle respire et cela ne nous arrange pas. J’avais pensé la convaincre de retourner au camp comme si de rien n’était…
— Retourner… Tu as perdu l’esprit ?… Pour que Hiakin réussisse demain ce qu’il aura manqué aujourd’hui ? Notre seule chance d’arracher Sitapanoki à Cornplanter est de l’emmener avec nous…
— L’emmener ? Tu veux dire l’emporter. Dieu sait combien de temps durera son sommeil.
— Eh bien, je l’emporterai…
Gilles avait tout oublié de sa fatigue, de ses blessures, de la faim qui l’avait tenaillé durant toute la fin de ce jour. La mince silhouette blanche que la lune habillait d’argent, le doux visage aux yeux clos qui reposait à ses pieds, la pensée des heures vécues en commun qui les attendaient, tout cela agissait sur lui comme un baume et comme un merveilleux tonique. Il se sentait la force de dix hommes et le cœur assez vaillant pour lutter seul contre une armée, à la manière des guerriers vénètes, ses ancêtres pour qui le combat à un contre un était presque un déshonneur.
En quelques secondes, il eut débarrassé sa victime de ses culottes en peau de daim, de ses mocassins et de sa ceinture où demeuraient encore un long couteau et un lourd tomahawk. Il revêtit le tout puis, se penchant vers la terre, courba le dos.
— Mets-la sur mes épaules, dit-il simplement. Et marchons ! Il faut qu’au lever du jour nous ayons fait déjà du chemin…
La jeune femme était lourde, mais le cœur de Gilles était léger et plein de joie tandis qu’il commençait à gravir la longue pente qui menait de l’autre côté de la montagne.
CHAPITRE X
LA MAISON DU MENNONITE
L’orage se déchaînait avec une violence inattendue. Les rafales de pluie frappaient presque horizontalement, flagellant les quatre fugitifs déjà fatigués par quarante-huit heures de marche à peu près ininterrompue. Car, désireux de mettre le plus de chemin possible entre eux et leurs éventuels poursuivants autant que de rejoindre au plus vite les rives de l’Hudson, Tim et Gilles avaient mené leurs compagnes tambour battant, ne leur accordant qu’une heure ou deux de repos de temps en temps et sans d’ailleurs qu’aucune d’entre elles émît la moindre protestation.
Gunilla marchait le dos courbé, les yeux à terre, comme si elle ne pouvait plus quitter cette attitude qui était celle d’une bête de somme plus que d’un être humain et qui rappelait, de façon poignante, l’harassant esclavage auquel la jeune fille (elle leur avait dit être âgée de seize ans) avait été soumise depuis quatre longues années, depuis que la petite ferme de ses parents, sur les bords de la rivière Alleghany avait été brûlée et ravagée par les Sénécas. Elle appartenait à l’une de ces familles suédoises qui avaient jadis fondé Fort-Christina 1, sur les bords de la rivière Delaware et qui pour échapper à la domination des Quakers de William Penn qui les laissaient sans défense à la merci des pirates de l’Océan, avaient choisi de s’enfoncer dans les terres pour y vivre dans la solitude mais, au moins, dans la paix, quand la domination des Quartiers s’était faite trop pesante.
Lorsque Tim lui avait demandé si elle souhaitait retourner chez elle, Gunilla l’avait regardé avec une espèce d’horreur.
— Il n’y a plus rien, que des cendres… je ne veux pas revoir ça. Mais il paraît que j’ai une tante à New York. Je pourrais peut-être aller chez elle…
On n’était plus revenu sur le sujet et la jeune fille s’était comportée, dès lors, comme si sa présence aux côtés des deux garçons n’avait plus à être remise en question. Elle était courageuse, dure au mal et jamais la moindre plainte ne s’échappait de ses lèvres. Pour Gilles, en tout cas, elle s’était muée en une sorte d’ombre familière, pas absolument indispensable mais qu’il était agréable de sentir auprès de soi.
Tout autre était l’attitude de Sitapanoki. Lorsque s’étaient dissipées les fumées de la drogue mélangée par Hiakin à sa nourriture, la belle Indienne, trompée par les apparences, s’était laissée aller à une violente colère. Elle avait amèrement reproché un enlèvement prémédité qu’elle considérait comme un véritable déshonneur et comme la pire des menaces.
— Sagoyewatha est grand et puissant, s’écria-t-elle. Il n’admettra jamais un tel affront et il n’aura de cesse qu’il ne m’ait retrouvée. Alors, rien ni personne, et surtout pas toi, jeune fou, qu’il fera périr dans les supplices, ne pourra me sauver du châtiment des épouses infidèles. On me fendra les narines, on me tailladera le visage et je ne serai plus, pour tous les hommes, qu’un objet de rebut voué aux plus durs travaux.
À cette idée, elle s’était mise à pleurer comme une enfant punie, déplorant à l’avance sa beauté détruite. Désolé, Gilles qui se souvenait d’avoir aperçu au camp deux ou trois femmes accommodées de la sorte, avait tenté de la consoler et de lui rendre confiance en affirmant que son but était de la mettre sous la protection de Washington mais ce furent des paroles dépensées en pure perte : Sitapanoki ne voulait pas être calmée.
C’est alors que Gunilla sortit de son silence pour prendre la situation en main.
— La fille de l’Algonquin piaille comme une dinde égorgée et ne donne pas une haute idée de son sang, fit-elle avec mépris. Si tu préfères devenir la concubine de Cornplanter, tu n’auras aucune peine à le rejoindre puisque c’est le destin qui t’attendait si nous n’étions pas intervenus. Va vers Schoharie. Sur les murs fumants et sur les cadavres des fermiers tu trouveras l’homme capable de protéger ta figure.
Et comme la jeune femme, saisie par la brutalité du ton, levait sur elle un regard plein de doute, l’ancienne esclave ajouta tranquillement :
— … Crois-tu donc que ce soit pour te permettre de fuir avec l’homme qu’il voulait tuer que Hiakin s’est donné la peine de mêler à ta nourriture l’herbe qui donne un sommeil profond ? Il t’avait livrée à l’Iroquois et ceux-ci n’ont fait que t’arracher de ses mains… mais tu es parfaitement libre d’y retourner !