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Tim haussa les épaules d’un air résigné.

— Elle avait tout vu. Elle nous a demandé de l’emmener sous peine d’ameuter le camp. À sa manière, c’était une captive, elle aussi…

— Mais pas une esclave. Elle est beaucoup trop belle et…

— Je n’ai pas à connaître ses raisons, coupa Tim avec dans la voix un rien d’agacement. Elle a voulu venir, je ne sais que ça !…

Les yeux rétrécis de Gilles allaient de l’un à l’autre : de Tim tassé sur son banc et qui semblait lui aussi lutter contre la fatigue à Jakob Van Baren, debout contre le manteau de la cheminée dont les flammes rougissaient son long nez et roussissaient la barbe. Il y avait dans leur dialogue quelque chose de tendu. Tim avait réussi à effacer de son front le pli de tout à l’heure mais Gilles sentit en lui la méfiance en éveil et décida de se tenir sur ses gardes. Quelque chose devait clocher dans cet homme qui les avait accueillis si généreusement.

Il y eut un silence qui laissa toute la place au crépitement incessant de la pluie sur le toit et au bruit que faisait la femme en lavant la vaisselle. Gilles lui jeta un coup d’œil. Vue de dos, elle avait, dans sa robe noire, une silhouette presque aussi athlétique que son mari. On l’entendait toussoter de temps en temps mais le son de sa voix était encore inconnu car depuis l’arrivée des quatre voyageurs, elle n’avait pas ouvert la bouche pour autre chose que pour manger.

— Elle est vraiment très belle, cette Indienne, reprit Van Baren comme s’il se parlait à lui-même. Je me demande qui elle peut bien être car, avec une pareille beauté, elle doit être célèbre dans les Six Nations… En tout cas, on peut dire qu’avec elle vous faites une curieuse troupe : un coureur des bois ; une esclave en fuite, un… Français déguisé en Indien… et puis elle. Il y en a qui se poseraient des questions.

— Tu as raison, riposta Tim dont le teint rougissait à vue d’œil sans que le feu y fût pour quelque chose. Quand on veut poser des questions, on en trouve des tas. Tiens, par exemple, si on prend ton cas : j’ai toujours entendu dire que les Mennonites cultivaient la terre et ne vivaient que de ses produits. Or, il y a une mine près de ta maison…

Jakob leva vers le plafond, comme s’il le prenait à témoin, son curieux regard sans vie.

— Le charbon ne serait-il pas un produit de la terre ? Quand je me suis installé ici, j’ai trouvé cette petite mine abandonnée. C’était un don de Dieu, ajouta-t-il en levant un doigt sentencieux. J’en tire juste ce qu’il faut pour aider les plus misérables de notre petite communauté éparpillée dans la montagne. Et nous-même, selon la loi, ne vivons que de ce qui pousse chez nous. Mais vous ne m’avez pas expliqué…

Gilles se leva brusquement et se mit à bâiller avec plus d’ostentation que de politesse. Il en avait assez des questions du bonhomme et, surtout, il était agacé par l’insistance qu’il mettait à constater la beauté de Sitapanoki. Il commençait même à regretter la forêt sous la pluie…

— Excuse-nous, frère, dit-il, mais nous avons une longue route à parcourir pour rentrer à Stillborough. Il nous faudra partir à l’aube. Veux-tu être assez bon pour nous montrer l’endroit où nous allons dormir ?

— Bien sûr, bien sûr… mais vous ne devriez pas vous presser tellement car vous aurez le plus grand mal à atteindre même les bords de l’Hudson si je ne vous conduis pas… et demain je n’en aurai guère la possibilité car c’est le jour du Seigneur !

Tim tressaillit et fronça les sourcils.

— Qu’est-ce qui pourrait bien nous en empêcher ?

Jakob haussa les épaules, alla chercher une seconde lampe à huile et fit toute une affaire de l’allumer avant de répondre :

— Une bande de « Cow-Boys » 3 a été signalée dans la région. Elle est forte, bien armée, commandée par un inconnu qui se fait appeler l’Avenger (le vengeur) et composée d’êtres sans foi ni loi, qui pillent, brûlent… et tuent tout ce qui n’a pas l’air de partager leurs idées. Et j’ai comme l’impression que les vôtres ne vont pas de ce côté-là… ou les Français ont-ils beaucoup changé ?

Tim eut un haut-le-corps. Ses sourcils ne formaient plus qu’une grosse barre rousse.

— Des Cow-Boys ici ? Ne sommes-nous pas en Pennsylvanie, le premier des États indépendants ?

— Ça ne veut pas dire que tout le monde soit d’accord. Il y a encore beaucoup de Tories à Philadelphie même… Mais on dit que la nuit porte conseil. On parlera de ça demain matin. Suivez-moi !…

Les deux garçons saluèrent la maîtresse de maison occupée à tisonner le feu et qui ne leur prêta d’ailleurs aucune attention et suivirent Van Baren hors de la maison. Il y faisait noir comme dans un four mais la pluie tombait avec moins de violence. Suivant la lumière dansante de la lanterne, ils gagnèrent la grange qui s’élevait en arrière de la maison, non loin de l’entrée de la mine.

La porte s’ouvrit en grinçant. Jakob leva sa lanterne.

— Vous n’aurez pas beaucoup de place, fit-il, mais vous y serez confortables. Bonne nuit. Je viendrai vous réveiller avant l’aube.

La grange, en effet, était aux trois quarts pleine d’énormes paquets de fougère sèche qui pouvaient offrir une couche assez moelleuse et répandaient une agréable odeur. Les deux garçons considérèrent l’ensemble avec satisfaction mais comme Jakob allait se retirer avec sa lanterne, Gilles le pria de vouloir bien la leur laisser et, comme l’autre s’étonnait qu’ils eussent besoin de lumière pour dormir, il chevrota d’une petite voix timide en prenant bien soin de ne pas regarder Tim.

— Je n’ai jamais pu dormir dans l’obscurité complète. Cela vient de ce que, lorsque j’étais enfant, le plafond de ma chambre s’est effondré sur ma tête ! C’est… c’est nerveux !

— Et si vous mettez le feu à tout ça ? grogna Jakob.

— Oh, il n’y a rien à craindre ! D’ailleurs, Tim éteindra dès que je dormirai. Il a l’habitude !

Van Baren marmotta quelque chose d’assez désobligeant touchant le fait que le bon roi de France avait sans doute saisi l’occasion de se débarrasser de tous les froussards de son royaume en les expédiant aux valeureux soldats de l’Indépendance mais posa tout de même la lanterne à terre.

— Dormez bien ! fit-il, goguenard.

La porte se referma sur lui en grinçant encore plus fort. Puis le loquet retomba avec fracas… mais pas assez cependant pour masquer complètement un autre bruit, bien autrement inquiétant : celui d’une clef tournant doucement dans une serrure.

Saisissant la lanterne, Gilles bondit, se pencha. La porte avait en effet une serrure extérieure dont la gâche se voyait parfaitement sous la barre du loquet. Jurant comme un païen entre ses dents, il se tourna vers Tim.

— Tu te méfiais de lui, hein ? Eh bien ! tu avais raison. Nous sommes pris à je ne sais trop quel piège. Il nous a enfermés.

— J’ai entendu, grogna l’autre, qui ajouta, goguenard : Si j’ai bien compris, je n’étais pas seul à me méfier, sinon je ne vois pas bien la raison pour laquelle un vaillant soldat du roi de France aurait jugé bon de se couvrir de ridicule ?

Les yeux froids du Breton rencontrèrent ceux de l’Américain : une même petite flamme amusée y brillait.

— Quand une lampe marche à l’huile, qu’une porte grince outrageusement et qu’on se méfie de son hôte, il y a des choses qu’il faut se résigner à faire, dit-il. Mais j’ai bien peur de m’être déshonoré en vain : nous sommes faits comme des rats.

— Voire, fit Tim.

Sans s’expliquer davantage, il tira son couteau de sa poche et se mit à fourgonner dans la porte, plus par acquit de conscience que par conviction d’ailleurs, car elle semblait bien défendue et son bois solide.