— Si ma mère elle-même était enfermée dans cette maison, je l’y abandonnerais sans hésiter…
— Ça va ! soupira Gilles, maté. Je te suis…
Pour éviter de repasser devant la maison, ils continuèrent le long de la montagne, dépassèrent l’entrée de la mine… et s’arrêtèrent avec ensemble. Quelque part, dans les profondeurs du trou noir, ils avaient entendu un hennissement.
— Tiens tiens ! fit Tim. Je commence à croire que le célèbre entêtement des Bretons pourrait bien avoir du bon. On dirait que ta lanterne va nous servir.
L’un derrière l’autre, à la lumière de la lanterne que Gilles découvrait en partie, juste ce qu’il fallait pour ne pas se rompre le cou, les deux compères pénétrèrent dans la galerie de mine. Passé l’entrée, elle était assez haute et les boiseries qui la soutenaient paraissaient en bon état mais il n’y avait guère de traces d’activité. Si Van Baren extrayait du charbon, cela n’avait pas dû lui arriver depuis un moment…
— Pourtant, fit Gilles, il sortait bien de ce couloir quand nous sommes arrivés…
— Ça ne veut pas dire qu’il venait d’y travailler. Écoute… À nouveau, le hennissement se faisait entendre, plus proche et guida leur marche. Un moment plus tard, ils découvraient ce qu’inconsciemment peut-être ils avaient espéré trouver depuis leur entrée dans la mine : une assez vaste caverne dont l’ouverture sur la galerie se dissimulait à demi derrière un pan de rocher et qui constituait une très convenable écurie car elle devait, dans la journée, recevoir la lumière par deux anfractuosités fourrées de végétation.
— Est-ce que tu vois ce que je vois ? fit Tim, extasié.
Il y avait là deux chevaux, sagement rangés dans des stalles rudimentaires, deux chevaux dont on devait prendre grand soin car leur litière de fougère sèche était propre et leur poil lustré. Leurs selles et leurs harnais accrochés à la muraille la plus proche brillaient, entretenus.
— Si ces canassons sont des bêtes de labour, je veux bien être changé en carton à chapeaux, marmotta Gilles.
— Tu n’as rien à craindre… et moi non plus car je ne vois pas du tout ce que je pourrais bien faire d’un carton à chapeaux. Ce sont des chevaux de l’armée anglaise… et voilà la marque, ajouta Tim en approchant la lanterne de l’un des animaux. C’est pour le moins curieux… et j’en viens à me demander si Van Baren est un coquin ou un bon patriote…
— On se posera des questions plus tard, le Ciel nous envoie des chevaux, sellons-les et filons d’ici.
Ce fut fait en un clin d’œil. Puis, guidant les bêtes d’une main et, de l’autre, leur pinçant les naseaux afin de les empêcher de hennir, les deux garçons sortirent de l’écurie improvisée et s’engagèrent dans la galerie pour remonter à l’air libre. Tout à coup, Tim qui ouvrait la marche avec la lanterne marqua un temps d’arrêt.
— Eh bien, s’impatienta le Français, tu avances ?
— Oui, oui… puis, d’une voix changée, Tim murmura : Tout compte fait, je crois bien que c’est un abominable coquin !…
Puis, brusquement, il souffla la lumière. L’obscurité les enveloppa mais on approchait de la sortie et Gilles mit cela sur le compte de la prudence. Il retrouvait l’air libre avec joie.
Après l’ombre étouffante de la mine, la nuit lui parut claire et singulièrement exquise l’odeur de la forêt. Il en emplit ses poumons avec volupté puis, impatient de sentir à nouveau entre ses genoux la chaleur et la force familière d’un cheval, il sauta en selle.
Sans un regard à la maison de Jakob van Baren pour ne pas être tentés de se laisser attendrir, les deux compagnons gagnèrent le couvert des bois et s’éloignèrent sur la mousse qui amortissait le pas des chevaux. La pluie avait enfin cessé…
1. Actuellement Wilmington.
2. Anabaptiste néerlandais du XVe siècle qui devint prédicateur itinérant et fonda en Europe du Nord de petites communautés dont certaines émigrèrent aux XVIIe et XVIIIe siècles en Amérique.
3. Des bandes de maraudeurs pillaient le pays entre les deux armées. Les pro-Américains s’appelaient les skinners (les Écorcheurs) et les pro-Anglais les « Cow-Boys » (les Vachers).
CHAPITRE XI
LE DRAME DE WEST POINT
Le jour vint comme un voleur, insinuant ses brumes grises entre les fûts trempés des grands sapins, distribuant parcimonieusement la lumière pauvre de son ciel sombre, encore gorgé de pluie. Les deux hommes avaient cheminé en silence durant toute la nuit, guidés par l’instinct sûr de Tim et, malgré les difficultés de la route, ils avaient dû couvrir une assez longue distance mais ils n’en avaient pas encore fini pour autant avec la forêt et ses fondrières.
— Je donnerais cher pour un petit temps de galop, grogna Gilles, ce sacré chemin a l’air interminable… Sais-tu seulement où nous sommes ?
— Vague idée !… marmotta Tim sans se retourner. On est dans le comté de Sullivan… Le petit cours d’eau, là en bas c’est Ten Mile River. On a bien marché.
— En tout cas, on n’a pas rencontré les fameux épouvantails de Van Baren ! Pas trace des terribles « Cow-Boys ».
Il n’avait pas fini de parler qu’un sifflement aigu partait, haut par-dessus leurs têtes et, brusquement, le coin forestier se peupla. Des hommes à la mine farouche, vêtus pour la plupart comme des paysans, sortirent de derrière les arbres. Trois d’entre eux se postèrent au milieu du sentier, le fusil en joue. Celui qui paraissait être le chef était affublé d’un costume de soldat hessois 1.
— Eh bien, fit Tim, on peut dire que tu possèdes vraiment le don d’évocation. Mais tu ferais mieux de te taire !… Les voilà, tes « Cow-Boys ».
— Salut à vous, nobles voyageurs ! déclama l’homme habillé en Hessois. C’est une heureuse fortune que vous rencontrer, vous et ces superbes animaux que vous montez. Me ferez-vous la grâce d’en descendre afin…
— Afin que tu puisses plus commodément visiter nos poches ? ironisa Tim. Eh bien, cow-boy, tu vas être déçu : nos poches sont vides : tu n’y trouveras pas un maravédis, même en cherchant bien.
— Dommage ! En ce cas, je me contenterai des chevaux…
— Pas plus ? Et il nous restera quoi, cow-boy ?
— La vie… à condition que tu cesses de m’appeler cow-boy. Je n’aime pas qu’on m’insulte.
Gilles et Tim échangèrent un regard et ce fut le Breton qui reprit.
— Excuse, mon ami ! On nous a prévenus que nous rencontrerions sans doute une grosse bande de ces vachers. Nous pensions que tu étais celui que l’on appelle l’Avenger.
L’homme baissa son fusil et s’approcha, sourcils froncés, laissant ses deux compagnons à la même place et dans la même position.
— Où as-tu entendu parler de l’Avenger ? Voilà trois mois qu’il a disparu et que je le cherche. Nous sommes en compte lui et moi.
— Alors, coupa Tim, si tu n’es ni ce type ni cow-boy, qui es-tu au juste ? Un Skinner ?
— Et je m’en vante ! s’écria l’homme en se tapant sur la poitrine. C’est une vocation de famille. Je me nomme Sam Paulding et jamais un Paulding n’a servi le roi George, du moins volontairement. Nous servons la cause de l’Indépendance… et c’est en son nom que je réclame vos chevaux car nous en manquons regrettablement. Allons, descendez ! Je serais désolé d’être obligé de vous tuer, ajouta-t-il en braquant son fusil sur la poitrine de Tim qui ne s’en émut guère.