Gilles fit le récit, aussi clair et concis que possible, des événements qui les avaient amenés, en compagnie de Sitapanoki et de Gunilla, dans la petite ferme du Mennonite. Il dit franchement tout ce qu’ils y avaient vu, ce qui s’y était dit et ce qui s’y était passé. Il dit enfin comment, pour rejoindre Washington menacé d’un grave danger, ils avaient dû abandonner leurs compagnes de voyage. Son instinct le poussait, sans qu’il sût trop pourquoi, à jouer le jeu jusqu’au bout et à faire en quelque sorte confiance au chef Skinner. Il y avait en lui quelque chose qui le différenciait d’un brigand ordinaire, ne fût-ce que cette façon nette qu’il avait de regarder les gens dans les yeux.
Sam l’écouta sans mot dire. Quand ce fut fini, il parut consulter du regard les hommes qui l’entouraient et même, au-delà des deux prisonniers, la masse de sa bande. Tous eurent le même mouvement : un hochement de tête silencieux et approbateur. Alors le Skinner quitta son tonneau et vint vers les deux garçons.
— Où devez-vous rejoindre Washington ? demanda-t-il.
— Nous pensions le retrouver à Peekskill où nous l’avions laissé…, répondit Gilles.
— Il n’y est plus. Il poursuit son avance. C’est à Tappan, à une vingtaine de miles plus au sud et sur la rive droite de l’Hudson, à la frontière même du New Jersey qu’il a établi son nouveau quartier général. Mais il se peut que vous ne l’y trouviez pas. J’ai entendu dire qu’il se préparait à gagner Hartford, dans le Connecticut afin d’y rejoindre les chefs de l’armée française, le général de Rochambeau et l’amiral de Ternay pour y tenir conseil.
— Peste ! admira Gilles. Vous êtes bien renseigné.
Paulding sourit et devint un autre homme.
— Ce pays est truffé d’espions, dit-il, mais notre service de renseignements n’est pas plus mauvais que celui des Habits Rouges. Quant à vous, si j’ai bien compris, il y a vraiment réelle urgence à ce que vous retrouviez le Virginien au plus vite ?
— Le sort de la guerre peut en dépendre, dit Tim gravement.
— Alors vous ne pouvez vous permettre de courir après lui à travers tout le pays et il se déplace à la vitesse d’un courant d’air… Il faut que je réfléchisse un moment. Pendant ce temps nous allons boire de la bière, manger un morceau.
— Nous ne sommes plus vos prisonniers ? demanda Gilles.
— Quand les hommes combattent pour une même cause, ils doivent se reconnaître et s’aider. Même un skinner sait ça ! Vous irez où votre mission vous appelle. Moi, je réglerai mes comptes avec l’Avenger et je m’occuperai de vos amies.
Sans hésiter, Gilles tendit la main.
— Comment pourrons-nous vous remercier ?
— En plaidant ma cause auprès du grand chef quand il en aura assez de ma façon un peu particulière de faire la guerre. Ni moi, ni les miens n’aimerions finir au bout d’une corde.
— Par tous les saints de Bretagne, j’en fais serment !…
Les mains se touchèrent, s’étreignirent un court instant mais avec une force qui, bien mieux que des paroles, traduisait les sentiments de chacun des deux hommes tandis qu’autour d’eux, éclataient les applaudissements de toute la bande. Tim, à son tour, serra la main de Paulding puis on s’installa autour d’un sanglier apparu tout rôti comme par enchantement et on tint conseil tandis que deux skinners mettaient en perce le tonneau de bière qui avait servi de siège à leur chef un moment plus tôt.
À la tombée du jour, Gilles et Tim quittaient le moulin de la Ten Mile River escortés jusqu’à la sortie du vallon par Sam Paulding en personne et l’un de ses lieutenants. Ils emportaient des armes : une carabine pour Tim dont c’était l’arme favorite et une paire de pistolets pour Gilles. Ils emportaient aussi des instructions précises et, naturellement, ils avaient retrouvé leurs chevaux.
— Mais ce n’est qu’un prêt ! précisa Sam. Il y a trop longtemps que j’envie le Winner à son propriétaire. Quand vous aurez rempli votre mission vous n’aurez qu’à chercher mon frère Ned. Il mène lui aussi une bande de Skinners au nord des White Plains, vers la Crotton River. Vous lui remettrez les chevaux et -il saura bien me les faire parvenir. Bonne chance !
En dehors de son côté truand, Sam Paulding s’était montré de bon conseil. Au point même que ses deux nouveaux alliés n’avaient pas hésité à lui confier la raison profonde qui motivait leur hâte de rejoindre Washington. Et comme l’endroit exact où se trouvait le général constituait leur plus grand problème, le Skinner leur avait indiqué la maison d’un sien cousin ; Josué Smith, fermier de son état et qui habitait près de Tellers Point, sur la rive droite de l’Hudson et non loin de la forteresse de West Point.
— Voyez Josué ! leur dit-il. Vous y trouverez plusieurs avantages : d’abord, en allant droit devant vous, vous arriverez presque à Tellers Point, ensuite le cousin est sans doute l’homme le mieux renseigné à cent miles à la ronde. Enfin, s’il se passait quelque chose de louche à West Point, il s’en apercevrait vite et pourrait vous donner un utile coup de main pour tenter de minimiser les dégâts, ne fût-ce qu’en appelant mon frère Ned à la rescousse !
C’est donc en rendant grâce à la Providence qui avait mis sur leur route un pillard nommé Sam Paulding que Gilles et Tim reprirent leur voyage, bien décidés à ne plus s’arrêter pour autre chose que laisser souffler les chevaux.
Quarante-huit heures plus tard, à la tombée du jour, ils purent voir briller les eaux de l’Hudson sous les derniers feux du soleil couchant et cette vue leur arracha, en dépit de la fatigue, un profond soupir de satisfaction que Tim traduisit en clair.
— Nous ne sommes pas loin de Tellers Point. Reste à trouver la maison de ce Josué Smith. J’espère qu’il aura un lit ou à la rigueur une balle de paille à notre service.
— Un lit ? Et s’il nous dit que Washington caracole à une centaine de miles de nous ? J’ajoute qu’il faudra sans doute y aller à pied parce que nos chevaux ne tiendront pas jusque-là. Il est vrai qu’on pourra toujours en voler d’autres, ajouta-t-il avec une superbe désinvolture.
— Eh bien, pour un ancien futur curé, on peut dire que tu fais des progrès ! remarqua Tim. Avançons, maintenant ! La nuit tombe rudement vite, ce soir.
Ils se mirent à remonter le long du fleuve qu’ils avaient atteint un peu trop en aval. Mais Gilles, qui fermait la marche, retint soudain son cheval et, doucement, rappela son ami.
— Viens voir ! chuchota-t-il. Qu’est-ce que c’est que ça ?
Ça, c’était un navire de guerre qui, sous voiles réduites et dans le plus grand silence, remontait lui aussi l’Hudson, fantôme redoutable glissant comme une ombre plus dense parmi les ombres du crépuscule.
— Une corvette, marmotta Gilles, un véritable vaisseau de ligne en miniature. Regarde, sur les deux gaillards, ces belles caronades. Ajoutes-y la vingtaine de canons qu’elle cache pudiquement sous les lourdes paupières de ses sabords et tu auras une idée de ce qu’elle peut faire. Que vient-elle chercher ici ? ajouta-t-il en essayant de lutter contre l’impression pénible qu’il ressentait.
— Autrefois, articula Tim lentement, on en voyait assez souvent : elles faisaient la navette entre New York et les forts du lac Champlain, Ticonderoga et Pointe-Couronne. Mais depuis le début des hostilités et surtout depuis que West Point a reçu ses nouvelles fortifications et la grosse chaîne qui barre le fleuve, aucun navire anglais n’est venu traîner ses vergues par ici.
— Tu penses que c’est un navire anglais ?
— Ouais ! J’en suis sûr ! Il a beau se balader sans ses couleurs, il fait encore assez clair pour que je le reconnaisse. C’est le Vautour, le bateau dont se sert habituellement sir Henry Clinton, pour ses tournées d’inspection autour de New York.