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La voix morne de Tim avait quelque chose de sinistre. Figés au bord du chemin, sous l’abri d’un gros arbre, les deux amis observaient l’élégant navire, étreints par la même angoisse que ni l’un ni l’autre n’osait exprimer. Se pouvait-il qu’il fût trop tard ? Que les forts de West Point eussent été déjà livrés par leur indigne défenseur ? Où pouvait donc bien aller le Vautour sinon à West Point même en admettant que le passage ne fût pas déjà largement ouvert vers le grand lac Champlain…

— Il faut savoir ! fit Gilles d’une voix blanche. Cherchons ce Josué ou même allons jusqu’à West Point…

— Un instant ! Je suggère de descendre d’abord jusqu’à l’eau afin d’avoir une meilleure vue du fleuve. Ce qu’il faut savoir c’est si le Vautour est seul ou bien s’il précède une flotte, auquel cas ce pourrait être le corps de débarquement destiné justement à West Point…

— … ou, si la forteresse est déjà tombée, à reprendre Ticonderoga et Pointe-Couronne. Mais je trouve que ce bateau est bien discret dans ce cas : il a l’air de se cacher.

— Faisons-en autant et surtout pas de bruit. Sur l’eau les sons portent et s’amplifient.

Attachant leurs chevaux à l’arbre qui leur servait à se cacher, ils descendirent la courte pente à l’abri des buissons puis se glissèrent jusqu’au ras de l’eau à travers les herbes folles et les roseaux. D’où ils étaient, ils pouvaient voir l’arrière de la corvette où aucune lumière n’était allumée, pas même les fanaux. Ils pouvaient voir aussi toute la courbe du fleuve en aval et la conclusion se tira d’elle-même : le fleuve était vide ; le Vautour était bien seul…

Tout à coup le bateau parut se fondre encore davantage dans l’obscurité : les voiles venaient d’être amenées d’un seul coup. En même temps un bruit de chaîne glissant dans un écubier voltigea sur l’eau calme.

— Ils jettent l’ancre, souffla Gilles.

— Chut ! Écoute !

Comme en écho à celui de l’ancre, un autre bruit, plus léger, se faisait entendre : celui de deux rames brassant l’eau avec précaution. Bientôt la silhouette d’une barque apparut, se dirigeant vers la corvette. L’obscurité croissait d’instant en instant mais les yeux s’accoutumaient en même temps. Les observateurs purent voir la barque accoster, un homme s’y dresser debout tandis qu’au moyen d’une échelle de corde un autre personnage enveloppé d’un manteau descendait au flanc du navire jusque dans le bachot qui prit le large et disparut dans l’ombre mais le bruit des rames continua quelques instants, allant en décroissant cependant que, sur la corvette, tout rentrait dans l’immobilité et un silence à peine troublé par le grincement doux des membrures.

Toujours accroupi, Gilles recula jusqu’aux buissons, se redressa.

— Bizarre tout ça ! Si on allait voir ?

— Ça me paraît une bonne idée mais à pied si on ne veut pas se faire repérer.

Renonçant au chemin sur lequel ils eussent été trop en vue, Tim et Gilles suivirent le fleuve en allant vers l’amont aussi rapidement que le permettait la prudence. Très vite, ils retrouvèrent le bruit des rames et, quand le petit bateau fut en vue, ils ralentirent leur allure, se contentant de maintenir une distance convenable entre lui et eux.

Tout à coup, la barque piqua vers la rive et disparut. L’instant suivant le bruit de rame était remplacé par le raclement du bois sur la terre.

— Ils sont arrivés, apparemment, chuchota Gilles, mais je ne vois plus rien qu’une masse sombre.

— C’est un bois de sapins ! Il tapisse une combe entre deux collines. Je connais cet endroit : ça s’appelle Long Clove. Suis-moi, nous allons, nous aussi, entrer dans ce bois et surtout, pas de bruit.

Ce n’était pas la première fois que Gilles pouvait admirer l’aisance avec laquelle le coureur des bois pouvait se déplacer dans une forêt sans faire de bruit, mais dans la circonstance, il se surpassa. Sa masse imposante avait perdu toute pesanteur tandis que sans faire seulement craquer une branchette, sans un bruit de feuille froissée, il s’avançait dans le sous-bois parfaitement obscur. Le Breton s’efforça de faire de même et y réussit assez bien grâce à ses mocassins indiens.

Soudain, Tim s’arrêta, cherchant de la main le bras de son ami : une lumière venait de s’allumer à quelques toises de l’endroit où ils se trouvaient. À la lueur d’une lanterne posée sur un tronc d’arbre renversé, ils aperçurent trois hommes. L’un, vêtu comme un paysan, était certainement le batelier. C’était lui qui venait de déposer la lanterne et déjà il se reculait dans l’ombre pour laisser plus de solitude aux deux autres. C’étaient tous deux des officiers comme le montraient clairement leurs uniformes portés sous de grands manteaux noirs identiques mais là s’arrêtait la ressemblance car l’un était anglais et l’autre américain. L’Anglais était blond, jeune, charmant avec des traits pleins de douceur et ce regard clair, cette grâce souriante qui attirent la sympathie et la retiennent. Bien différent était l’Américain, petit bonhomme d’une quarantaine d’années, agité et nerveux qui, malgré une jambe raide, semblait ne pouvoir tenir en place. La lumière jaune accusait son profil d’oiseau de proie et le tic qui, à intervalles réguliers, tiraillait son visage maigre.

Près de lui, Gilles entendit le souffle de Tim se faire plus bref et se précipiter.

— Bon Dieu ! exhala celui-ci. Le plus petit, c’est Benedict Arnold ! Le misérable !…

Poussé par son patriotisme ardent, le jeune Thocker avait paru admettre sans hésiter la trahison possible du héros de Saratoga mais, à la douleur qu’il éprouvait visiblement, Gilles comprit qu’il n’y croyait pas encore tout à fait. L’évidence lui était déchirante.

— Ton pays est grand, chuchota-t-il. Pour un traître, combien de héros ? Essayons d’avancer un peu : on n’entend rien !

Une bourrasque de vent qui s’éleva d’un seul coup et tourbillonna sous les arbres en hurlant leur facilita l’approche. Ils purent ainsi constater que les deux hommes n’en étaient guère encore qu’aux formules de politesse mais l’Américain, resserrant son manteau autour de lui, avait levé le nez et humé l’air.

— Nous allons avoir une tempête. Mieux vaudrait ne pas s’éterniser ici. Avez-vous donné une heure éventuelle de retour au navire, Major ?

— Non, Général. Le colonel Beverley qui m’y attend sait que nous en avons certainement pour longtemps. La nuit entière peut-être.

— Parfait. En ce cas, il est inutile de rester ici. Josué !

L’homme à la barque reparut au bout d’un instant. Dans la lumière, on pouvait constater que s’il était vêtu comme un paysan il n’en avait pas l’air. C’était un homme d’aspect énergique et froid dont les traits étaient fins et l’aspect distingué.

— Général ?

— Le temps se gâte et nous avons à débattre de questions longues et délicates, vous vous en doutez. Pouvez-vous, sans risque, nous donner l’hospitalité pour cette nuit ? Votre maison est si proche.

— Ma maison est prête. J’avais pris, d’ores et déjà, mes dispositions car je savais que la nuit serait mauvaise. Tout le monde dort ou a été éloigné.

— Parfait ! En ce cas, prenez la lanterne et guidez-nous. (Puis, se tournant vers l’officier anglais, Arnold ajouta :) Vous pouvez avoir entière confiance en Josué Smith, et en sa maison, Major. C’est un parfait honnête homme pour qui l’hospitalité est un devoir sacré.

L’Anglais salua, sourit avec beaucoup de gentillesse.

— Je n’en ai pas douté une seule seconde, Général, et je suis tout prêt à vous accompagner.