Les trois hommes se mirent en marche dans le vent qui revenait au moment où tombaient les premières gouttes de pluie. Gilles et Tim leur laissèrent prendre de la distance. Ils avaient d’ailleurs besoin de se remettre de ce qu’ils venaient d’entendre. Gilles pensa tout haut :
— N’y a-t-il qu’un seul Josué Smith par ici ?
— Certainement et j’avoue ne pas comprendre grand-chose si ce n’est qu’Arnold ne doit pas être le seul coquin du coin. On verra plus tard ce qu’il convient de faire mais, pour le moment, il faut les suivre.
— Et essayer d’en savoir plus. J’imagine que ce qu’ils ont de si long à discuter pourrait bien être le plan de livraison de West Point. Dans un sens c’est une bonne chose : cela prouve que rien n’est encore fait et que nous arrivons à temps !
La lumière jaune dansait entre les arbres, de plus en plus lointaine. Elle s’éteignit tout à coup, une fois hors des arbres cependant ses poursuivants purent distinguer dans l’ombre mouillée quelques bâtiments de ferme, des toits bas derrière une haie. Tout cela parfaitement obscur mais, quand ils furent contre la haie, ils virent s’allumer deux fenêtres du rez-de-chaussée.
— C’est là, souffla Tim. Allons voir et prions Dieu qu’il n’y ait pas de chien…
Une simple barrière, faisant communiquer l’arrière de la maison principale avec un petit chemin, trouait la haie qui, de l’autre côté, descendait jusqu’au fleuve. Les deux compagnons la franchirent aisément sans que le moindre bruit vînt déceler leur présence puis s’immobilisèrent, attendant un aboiement, peut-être une attaque.
— C’est idiot, fit Gilles. S’il a un chien, Smith a dû l’enfermer pour ne pas trahir la présence d’hôtes étrangers.
Ils atteignirent, en effet sans accident, les fenêtres éclairées, s’installèrent dans une bande de groseilliers qui poussaient dessous, et purent apercevoir les deux officiers en train de quitter leurs manteaux que Smith s’apprêtait à emporter. Des fauteuils à bascule étaient disposés de part et d’autre d’une grande cheminée où flambait un bon feu. Une bouillotte fumait sur un trépied de fer et, sur une petite table placée devant le feu, un grand plateau était garni de pots d’étain, d’une bouteille biscornue à l’aspect vénérable, d’une écuelle de sucre scintillant et de quelques pots d’épices. Un peu plus loin, une table supportait une lampe que Josué Smith vint allumer et tout ce qu’il fallait pour écrire. Arnold y déposa un rouleau blanc sans doute une carte.
Tandis que les deux autres s’installaient, Josué Smith, sans rien perdre de sa dignité froide, prépara des grogs bouillants puis, sur un léger salut, se retira avec autant de discrétion qu’eût pu le faire un bon serviteur, fermant la porte derrière lui.
— Eh bien, grogna Tim, nous allons pouvoir les contempler tout à notre aise en nous faisant tremper jusqu’aux os mais nous n’en saurons pas davantage. Il faudrait casser un carreau…
— J’ai peut-être une idée, fit Gilles qui, sans attendre de réponse, disparut dans la nuit, laissant Tim tapi dans le buisson de groseilliers et sacrant intérieurement de tout son cœur.
L’image paisible et douce du traître confortablement installé avec son complice devant un bon feu, sirotant un vieux rhum fumant tandis que lui-même recevait toute l’eau du ciel au milieu d’un tas de branches, était proprement insupportable à son âme de bon Américain. Mais il faisait confiance à l’esprit inventif de son ami français et il prit son mal en patience.
Au bout d’un moment en effet, la belle image paisible se troubla quelque peu. Le feu, au lieu de flamber normalement, se mit à fumer, un peu d’abord puis de plus en plus fort. Un nuage noir emplit la pièce, les deux hommes se mirent à tousser. Et Tim eut tout juste le temps de replonger dans ses groseilliers car le général Arnold se ruait sur la fenêtre et entreprenait de la relever.
— Nous allons étouffer ! entendit Tim. Je vais appeler Smith…
— N’en faites rien ! fit la voix étouffée du jeune Anglais. La cause en est ce temps affreux. Il doit tomber de l’eau dans la cheminée. Laissez la fenêtre un peu relevée et restons seuls, sinon cela risque de durer longtemps. Qu’importe s’il fait un peu moins chaud ! Venons-en à notre affaire… Le gouvernement britannique, par le truchement de sir Henry Clinton, est tout prêt à reconnaître votre retour aux idées saines en vous accordant le grade de Brigadier-Général dans l’armée plus une somme, une fois payée, de 30 000 livres sterling. Naturellement le Vautour demeurera à proximité pour vous emmener à New York avec Mrs Arnold dès que les choses seront prêtes à la forteresse. Il a trouvé un excellent mouillage où d’ailleurs nous avons passé la dernière nuit en attendant votre signal…
À cet instant, Gilles encore plus trempé qu’auparavant rejoignit son ami dans les groseilliers. Il ruisselait mais semblait tout joyeux.
— Alors ? souffla-t-il en désignant la cheminée qui fumait toujours abondamment. Qu’en dis-tu ?
— Comment as-tu fait ? Tu as jeté de l’eau ?
— Non. Une grosse pierre plate posée sur la cheminée. Elle fumera aussi longtemps que Smith ne grimpera pas là-haut pour voir ce qu’il y a… C’est intéressant ?
— Plus que tu ne crois. Écoute…
À l’intérieur, les deux hommes en étaient à discuter le prix avec quelque âpreté. Arnold jugeait les 30 000 livres légèrement insuffisantes, faisant valoir l’énorme avantage qu’il donnait aux Anglais en leur livrant les plans de défense de la forteresse, le nombre des soldats, des canons, jusqu’à celui des pièces défectueuses.
— Je peux même, ajouta-t-il, vous donner le texte du dernier discours de Washington au conseil de guerre, le 6 de ce mois et la situation de nos troupes en général.
Tim se détourna brusquement, eut un haut-le-cœur et se mit à vomir. Gilles, blême et la sueur au front, ne pouvait détacher ses yeux de cet homme qui, pour de l’argent, était en train de livrer ses frères, ses amis, la terre même de son pays coupable seulement d’avoir voulu être lui-même et non, plus une colonie. Mais, dans la pièce, la voix soudain glacée du jeune major anglais s’élevait, coupante.
— Monsieur, dit-il, nous n’ignorons pas que voici peu de temps le général Washington a fait porter dans vos caves une importante somme d’or arrivée de France par les navires de M. le Chevalier de Ternay. L’Angleterre ne vous empêche pas d’y prendre tout ce que vous en pourrez emporter : les cales du Vautour sont vastes et elles sont vides. Mais je ne suis pas habilité à discuter davantage les conditions qui vous sont faites. C’est cela… ou bien il me faut repartir, remettre à plus tard !
Sur l’écran rouge et fumeux de la cheminée, le profil de rapace d’Arnold se découpait, sinistre, tandis que, sourcils froncés et mains au dos, il réfléchissait. Gilles sentit que Tim le tirait en arrière et, avec beaucoup de précaution, il quitta son buisson pour gagner l’ombre encore plus dense d’un vieux pommier qui marquait l’entrée du potager. Le silence de la nuit, seulement troublé jusqu’alors par le crépitement de la pluie et les plaintes du vent, venait de se charger d’un autre bruit : celui d’une décharge de mousqueterie dans le lointain et, plus loin encore, l’écho des canons.
— Qu’est-ce que cela ? chuchota Gilles.
— Les positions anglaises et américaines sont encore assez mêlées. Entre ici et New York, il y a bien peu de points où l’on ne se tire pas dessus plus ou moins. Mais ce n’est pas pour ça que je t’ai éloigné. Il fallait que je te parle. Écoute ! tu vas retourner dans les groseilliers et tu y resteras tant que durera cette infernale conversation. Ensuite, quand ce sera fini ou quand le jour se lèvera, tu reviendras me rejoindre là où nous avons laissé les chevaux.