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— Mais, et toi ?

— C’est à mon tour d’avoir une idée ! Et comme il faut que nous sachions tout sur ce démon d’Arnold, il faut aussi nous séparer. À tout à l’heure.

Et Tim, fidèle à ses habitudes, disparut dans les ténèbres sans faire plus de bruit qu’un chat tandis que Gilles retournait stoïquement à son poste d’observation. Il allait y rester des heures, écoutant de toutes ses oreilles. Arnold et l’Anglais avaient laissé le feu s’éteindre. Il n’y avait plus de fumée dans la pièce mais ils étaient tellement absorbés par l’établissement de leur plan qu’ils ne pensèrent même pas à refermer la fenêtre. De sa place, Gilles pouvait les voir penchés tous deux sur la grande carte déroulée, suivant des chemins prenant des notes. Le masque d’Arnold brillait d’une intelligence effrayante qui tenait le jeune Breton à mi-chemin entre le dégoût et l’admiration. Le traître avait l’étoffe d’un grand homme et cependant il choisissait de s’avilir, de détruire sa légende pour une vie de luxe. Il y mettait une sorte d’acharnement, ne s’apercevant même pas des regards, pleins de méprisante tristesse dont parfois l’enveloppait son jeune interlocuteur. Le petit major britannique devait avoir, de l’honneur d’un soldat, une idée toute différente…

Un coq asthmatique se fit entendre dans le voisinage, réveillant celui du poulailler Smith qui s’empressa de faire entendre un « cocorico » triomphant. En écho, un coup de canon éclata, tout proche, relevant brusquement les deux hommes penchés sur la carte. Puis un autre…

— Qui a tiré ? demanda l’Anglais, et sur quoi ?

— Je l’ignore. Je ne savais même pas qu’il y eût un canon dans cette direction.

Josué Smith reparut à cette minute précise. Il tenait une longue-vue à la main. Son regard embrassa la pièce froide, le feu éteint, la fenêtre ouverte…

— La nuit était si douce ! sourit le jeune Anglais. Nous avons voulu en profiter pleinement.

— Votre damnée cheminée s’est mise à fumer comme cent chefs Indiens ! grogna Arnold.

Gilles profita de l’entrée de Smith pour quitter définitivement ses groseilliers. Le jour venait et cette fois il risquait d’être pris. Rapidement, rasant les buissons il gagna la barrière, la franchit d’un bond malgré des muscles un peu rouillés par l’immobilité mais revint derrière la haie d’enceinte jusqu’à l’aplomb de la fenêtre. Josué Smith, flanqué des deux officiers, s’y encadrait armé de sa longue-vue. Son exclamation atteignit Gilles sans peine.

— Le Vautour ! C’est sur lui que l’on tire.

— Qui ? Mais qui ? hurla Arnold hors de lui et oubliant toute prudence.

— Le seul canon que nous possédions, d’ici à West Point est celui du poste du colonel Lamb ! Mais il est trop loin, remarqua Smith. Or on dirait que cela vient de chez le capitaine Levingston… qui n’en a pas ! Mon Dieu ! Le bateau lève l’ancre… Il s’en va…

La brise du matin qui avait succédé à la tempête de la nuit apporta le rire du jeune Anglais puis sa voix tranquille :

— Et il m’oublie ! Si je comprends bien, il va me falloir rentrer à New York à pied !

— Je vous trouverai un cheval, monsieur, et je vous ramènerai moi-même s’il le faut ! affirma Josué Smith. Il ne sera pas dit qu’un parlementaire ennemi sera venu chez moi sans que j’assure son retour. Il y va de mon honneur.

La fenêtre fut enfin refermée et Gilles n’entendit plus rien. Mais les derniers mots du fermier lui avaient donné à penser. Il avait dit « un parlementaire ennemi ». Se pouvait-il qu’il ne fût pas le complice d’Arnold, le complice conscient tout au moins ? Se pouvait-il qu’il eût été, lui aussi, abusé par ce boiteux diabolique ? On avait dû faire miroiter à ses yeux des préliminaires d’armistice, en vue de la mauvaise saison qui s’annonçait et qui rendrait les opérations beaucoup plus difficiles.

Le galop d’une troupe à cheval vint interrompre les méditations du Breton qui se tassa le mieux qu’il put contre sa haie : un peloton de cavalerie américaine commandé par un officier dévalait le chemin derrière la maison de Smith, s’y arrêtait en tempête. L’officier seul mit pied à terre, entra dans la maison et, un moment plus tard, reparut escortant le général Arnold auquel on amena un cheval. Le pied à l’étrier, celui-ci se tourna vers Josué Smith.

— À bientôt, Smith, dit-il peut-être un peu trop haut. Ne faites rien sans en avoir reçu l’ordre. Vous entendez ? Rien !

— Entendu, Général ! J’attendrai.

Gilles pensa qu’il était grand temps pour lui de rejoindre Tim et de le mettre au courant. Les dernières paroles du traître étaient claires ; l’Anglais allait rester caché dans la maison de Smith jusqu’à ce qu’on ait pu lui donner les moyens de regagner ses lignes. Au surplus, il lui eût été bien difficile de circuler, en plein jour et en plein milieu des positions américaines, avec un uniforme rouge.

À l’abri de la haie, Gilles descendit jusqu’au fleuve profitant de l’agitation causée par le départ tumultueux d’Arnold sur le chemin du haut. Là, il prit ses jambes à son cou et parcourut rapidement la distance qui le séparait de l’arbre où les chevaux avaient été laissés. Il y trouva Tim occupé à bouchonner les bêtes qu’il avait déjà nourries et qui semblaient ne rien ressentir de leur nuit pluvieuse. L’Américain semblait d’excellente humeur et sifflotait tout en travaillant. Il adressa un joyeux bonjour à son ami exactement comme si l’un et l’autre venaient de quitter un bon lit après une nuit de parfait repos.

— Et si tu me racontais l’histoire du canon ? fit le Breton mi-figue mi-raisin. Ça a l’air bigrement intéressant !

Le sourire de Tim s’élargit au point de lui couper la figure en deux.

— Un bon tour, hein ? Je savais que le colonel Lamb dont le poste est plus haut sur le fleuve, possédait un joli petit canon, assez facile à transporter. Je l’ai convaincu de le prêter au commandant du petit fortin qui est là au-dessus et qu’on ne voit guère, un certain capitaine Levingston. Ça n’a pas été sans mal ; Lamb tenait à son engin comme à un souvenir de famille. Levingston a dû jurer de le lui rapporter avant midi, à cause d’une inspection toujours possible. Mais tu vois, ça a fait du bon travail : le Vautour qui se croyait bien caché a décampé. À toi, maintenant. Où en sommes-nous ?

En quelques phrases, Gilles raconta sa nuit et les résultats de la canonnade puis, bouillant d’ardeur combative, enchaîna :

— Arnold est reparti ! L’Anglais est seul chez Josué Smith. Pourquoi ne pas aller l’y prendre, le faire prisonnier et le conduire au général Washington ?

— Ce serait peut-être possible si Josué Smith était véritablement un traître mais, d’après ce que tu m’as dit, je pense sincèrement… qu’il croit avoir bien servi la cause de l’Indépendance en permettant l’arrivée d’un parlementaire anglais jusqu’au grand chef de West Point. Il ne comprendrait pas et nous n’aurions aucune aide, de personne, pas plus des gens de West Point que ceux de Levingston. Tu veux que je te dise ce qui se passerait ?

— Ne te fatigue pas, j’ai compris. On nous prendrait pour des espions, ou pour des fous et on nous pendrait haut et court…

— … pour l’excellente raison que c’est à Arnold lui-même qu’on nous mènerait tout droit. C’est bien ça. Il faut trouver autre chose. N’oublie pas que nous ressemblons bien davantage à des bandits de grand chemin qu’aux honnêtes et vaillants soldats d’une juste cause. Ce qu’il faut, c’est pouvoir mettre la main sur ce joli petit major anglais mais hors de la zone d’influence d’Arnold. Alors seulement on pourra le conduire à Washington et, là au moins, on aura quelque chose de mieux en fait de preuve qu’un vague racontar d’Indien.