Les palabres durèrent un moment. Mais, tout à coup, Gilles vit l’Anglais sortir un papier blanc de sous son manteau, le tendre au milicien qui le prit d’un air ennuyé, le lut puis, avec un haussement d’épaules impuissant, s’en alla jusqu’à la cabane du passeur tandis que les deux cavaliers descendaient lentement vers le bac sur lequel ils montèrent.
Jurant effroyablement, Gilles bondit sur Tim, l’arracha de son banc plus qu’il ne l’éveilla et le traîna à la force des poignets jusqu’à la fenêtre.
— Regarde… Ils ont trouvé le moyen de passer !
Les yeux vagues de Tim devinrent instantanément très nets tandis qu’il lâchait une bordée de jurons à rendre malade son pasteur de père, après quoi il se rua sur la porte, l’arracha presque dans son élan et galopa, Gilles sur ses talons, jusqu’au poste des miliciens. Mais si rapides qu’eussent été les deux garçons, ils n’en arrivèrent pas moins trop tard : le bac avait quitté la rive et dérivait dans le courant.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? hurla Tim hors de lui. Voilà des heures que nous sommes coincés dans cette auberge sous prétexte que votre foutu bac ne part pas « d’ordre supérieur » ! Voulez-vous alors m’expliquer ce qu’il fait à cette heure pour le seul bénéfice de ces deux types ?
Le milicien haussa des épaules flegmatiques, tira une pipe de sa poche et se mit à la bourrer sans se presser.
— Pas moyen de leur refuser, mon vieux ! Ils ont un ordre encore plus supérieur : un laissez-passer signé du général Arnold en personne ! Fait pas bon lui refuser à celui-là ! Et ça sert à rien de vous mettre dans cette rogne, mon vieux ! ajouta-t-il avec un rien d’inquiétude tandis que les vociférations de Tim atteignaient des sommets difficilement supportables.
Pour compenser, Gilles se mit à rire.
— Cet homme a raison, Tim ! Ça ne sert à rien. Même dans une démocratie, il y a des passe-droits ! C’est égal, ajouta-t-il en se tournant vers le milicien, ça doit être au moins des messieurs du Congrès pour avoir de tels laissez-passer ? Vous savez où ils vont ?
Heureux de cette aide inattendue, l’homme sourit largement à Gilles puis cracha par terre avec majesté.
— Du Congrès ? Pensez-vous ! L’un est Josué Smith, un gros fermier bien connu dans la région, l’autre un sien cousin venu d’Albany. Ils sont attendus à deux milles d’ici, à Long Grove chez Pendleton, le beau-frère de Smith !… Paraît que c’est grave !
Le milicien s’éloigna, laissant les deux amis seuls face au fleuve qui semblait les narguer. Le bac était déjà presque arrivé de l’autre côté.
— Il faut passer ! gronda Gilles entre ses dents.
— Sans le bac, c’est impossible avec les chevaux. Je ne vois plus qu’une solution.
— Laquelle ?
— Attendre que la nuit soit assez avancée pour qu’il n’y ait plus grand monde de bien éveillé et voler le bac.
— À condition qu’il revienne, ce que je ne crois pas : le passeur habite en face. Il a dû être ravi d’être « obligé » de rentrer chez lui !
Le calme de Gilles commençait à l’abandonner.
— Alors il faut aller plus loin, trouver un autre bac ! Après tout tu m’as parlé d’un gué où l’Anglais est obligé de passer ? L’important c’est d’y être avant lui…
— À partir d’ici le fleuve s’élargit considérablement. Il faudrait descendre jusqu’à Tappan pour prendre le bac de Dobbs Ferry puis remonter jusqu’à Crotton River.
Le retour fut morose malgré le grand sourire de Mrs Sullivan qui, un moment, avait craint que le « beau jeune homme » ne partît vulgairement sans payer.
— Le souper sera prêt dans un instant, leur annonça-t-elle gaiement. Je crois, sans me vanter, que vous en serez contents. Et ensuite, on vous préparera une bonne chambre. Ma maison est modeste mais mes chambres ne manquent de rien… à moins que ces messieurs ne soient pressés de continuer leur voyage et ne veuillent passer l’eau après souper !
— Nous sommes très pressés, en effet, fit Gilles mais ce n’est pas bien de vous moquer de nous, madame. Vous savez bien que personne ne passera l’eau cette nuit.
— Je ne me moque pas de vous ! Je sais que vous êtes pressés : vous avez passé la journée à surveiller le bac et quand il part avec d’autres gens vous vous précipitez dessus comme des furieux ! N’empêche que vous pouvez passer quand même : j’ai une barque.
Elle sortait des assiettes d’étain d’un vaisselier et les disposait sur une table ronde. Gilles poussa un soupir désolé : « Une barque est insuffisante pour passer des chevaux et nous ne pouvons nous en séparer. »
L’aubergiste se mit à rire.
— Pour vos chevaux, je vous dirai que, si j’ai une barque, j’ai aussi un fils qui est maréchal-ferrant et qui loue des chevaux au village qui est de l’autre côté du fleuve. Vous n’avez qu’à me laisser vos bêtes et, en échange, je vous donne un mot d’écrit pour Nat qui vous en donnera deux autres, toutes fraîches. Vous n’aurez qu’à les lui rapporter en venant reprendre les vôtres ici. Oh !… oh !… jeune homme !… Quelle hardiesse !…
Enthousiasmé, Gilles venait en effet de prendre la veuve dans ses bras et lui plaquait deux baisers sonores sur les joues avec une reconnaissance qui était infiniment plus réelle que l’indignation de sa victime. Rajeunie de dix ans du coup, celle-ci se précipita dans sa resserre dans un grand envol de jupons pour en tirer ses meilleures confitures.
Assis à la table, les deux coudes posés dessus, Tim considéra son ami avec admiration.
— Ça vous crée parfois de sérieux ennuis de plaire aux femmes mais il faut avouer qu’il y a des moments où c’est bougrement utile !…
L’auberge n’avait pas d’autres voyageurs ce soir-là. Le souper que présida gracieusement Mrs Sullivan fut des plus gais. On entendit la fin de l’histoire du héros de Monmouth Courthouse et de sa tendre moitié, Gilles parla de sa Bretagne et Tim de son voyage à Paris et, pour finir, on porta des toasts à la santé du général Washington avec le meilleur bourbon de feu Sullivan. Enfin aux approches de neuf heures du soir, on se prépara au départ.
Tandis que les deux garçons vérifiaient leurs armes, Mrs Sullivan, qui avait disparu, revint portant une veste sans manches en gros drap doublé de peau de mouton qu’elle posa tout à coup sur les épaules de Gilles.
— Elle appartenait à feu mon mari, dit-elle avec un sourire un peu humide. Il n’en a plus besoin, le pauvre, et vous, vous n’avez pas grand-chose sur le dos…
— Vous êtes la meilleure des femmes, Mrs Sullivan, fit Gilles, ému. Je reviendrai vous voir avec joie.
Il l’embrassa de nouveau, comme il eût embrassé Rozenn ou sa mère en admettant que celle-ci l’eût permis. Puis après que Tim eut serré vigoureusement les mains de leur hôtesse, les deux garçons s’enfoncèrent dans la nuit jusqu’au petit hangar à bateau qu’on leur avait indiqué.
Cinq minutes plus tard, tous deux ramaient en direction de l’autre rive où, dans la nuit, brillaient quelques lumières.
Le courant était fort mais le temps s’était radouci et les deux amis tiraient avec tant de cœur sur leurs avirons qu’ils mirent fort peu de temps à atteindre l’autre rive du fleuve.
— Reste à trouver le maréchal-ferrant ! conclut Tim en sautant sur un petit appontement.
Le jour levant les trouva au gué de la Crotton River. L’accueil du fils Sullivan, réveillé en pleine nuit, avait été à la hauteur de celui de sa mère. Il leur offrit les chevaux annoncés, quelques heures de repos plus un précieux renseignement : deux cavaliers étaient bien arrivés, à la tombée de la nuit, chez Pendleton. Et maintenant, campés sur leurs chevaux, derrière un léger rideau d’arbres, Gilles et Tim surveillaient les pieux plantés dans la rivière pour y tracer le passage. Eux-mêmes venaient de la franchir sans difficulté.