L’attente ne fut pas longue. Un couple de martins-pêcheurs érafla la surface de l’eau et piqua vers le ciel au moment précis où un cavalier s’engageait tranquillement dans le gué. Les yeux perçants de Gilles le reconnurent instantanément, c’était l’Anglais.
— Le voilà… mais il est seul, murmura-t-il. C’est étrange…
— Pas tellement. Les lignes anglaises ne sont plus très loin. Smith doit penser qu’il n’y a plus rien à craindre et il est rentré chez lui.
L’officier semblait en effet parfaitement paisible. Guidant son cheval d’une main nonchalante tandis que l’autre restait inerte à son côté, il contemplait avec un demi-sourire le paysage vert, frais lavé par les grandes pluies de la veille. C’était un beau matin calme où la guerre ne semblait pas pouvoir prendre place et, visiblement, ce garçon-là était à cent lieues de s’imaginer en danger.
— Allons-y ! fit Gilles quand l’Anglais retrouva la terre ferme. Pistolet au poing, il quitta le rideau d’arbres suivi de Tim et barra le chemin au voyageur que, faute de chapeau, il salua d’un signe de tête.
— Monsieur, dit-il avec une grande politesse, veuillez vous considérer comme notre prisonnier et nous remettre les papiers que vous tenez du général Arnold !
S’il fut surpris, le jeune officier n’en montra rien.
— Qui êtes-vous, monsieur ? demanda-t-il avec douceur.
— Bien que nos costumes ne l’indiquent guère, nous appartenons à l’armée des États-Unis.
— Votre accent n’est pas américain…
— Je suis soldat du roi de France mais vous devriez savoir qu’à cette heure cela revient au même. Allons, monsieur, ces papiers ! Nous savons exactement ce que vous êtes allé faire dans la maison de Josué Smith.
Le sourire de l’Anglais fut un miracle de charme tranquille tandis qu’il haussait les épaules.
— Je crois, monsieur, que vous n’êtes pas dans votre bon sens et je ne sais de quels papiers vous parlez, sinon peut-être de celui-ci ?…
Et il tira de son habit un papier plié qui portait en effet la signature du général Arnold et qui constituait le plus clair et le plus impératif des laissez-passer pour le squire John Anderson d’Albany se rendant à Norwalk.
— Il ne s’agit pas de celui-là et vous le savez bien. Veuillez descendre de cheval.
— Comme vous voudrez.
Couvert par Tim qui tenait l’Anglais sous la menace de sa carabine, Gilles le fouilla soigneusement et ne trouva rien.
— C’est un comble ! s’écria-t-il. J’ai vu, de mes yeux vu ce traître d’Arnold vous remettre des notes contenant la liste des défenses et des effectifs de la forteresse.
L’Anglais se mit à rire et, sans plus se soucier de Tim, fit quelques pas vers son cheval qui s’était éloigné légèrement.
— Il faut croire que vous avez mal vu, soupira-t-il. Puis-je continuer mon chemin ?
Mais, en le regardant, quelque chose avait mis Gilles en alerte.
— Tiens ! fit-il, narquois, vous boitez maintenant ?
— J’ai glissé dans la boue grasse en descendant de cheval hier : une légère foulure.
— Vraiment ? Voulez-vous cependant me faire la grâce de vous déchausser.
L’Anglais blêmit et Gilles comprit qu’il avait touché juste : les papiers qu’ils cherchaient se trouvaient, soigneusement pliés, entre le pied et le bas.
— Cette fois, nous les tenons, Tim ! dit-il, tout joyeux en tendant les papiers à son ami. Regarde !
Il était si heureux qu’il ne prit pas garde au changement subit survenu dans la physionomie de son prisonnier et tressaillit quand, derrière lui, une voix traînante se fit entendre, une voix qui disait :
— Voyons un peu ces papiers qui ont l’air de vous intéresser tellement, jeune homme ?
Sortis on ne savait trop d’où une bande d’hommes de mauvaise mine, vêtus de défroques moitié militaires moitié paysannes enfermait maintenant le groupe dans un grand arc dont la rivière était la corde. L’Anglais, soudain joyeux, se mit à crier :
— C’est le ciel qui vous envoie ! Vous êtes des cow-boys, n’est-ce pas ? On m’a dit qu’il y en avait par ici. Tirez-moi des mains de ces hommes : ce sont des Américains.
Celui qui paraissait le chef et qui avait, s’il était possible, encore plus mauvaise mine que les autres, s’approcha de lui, non sans rafler au passage les papiers.
— Et vous, vous êtes quoi ?
— L’un des vôtres… enfin presque. Je suis officier anglais ! en mission spéciale d’ordre du général Clinton.
L’homme repoussa en arrière le bicorne crasseux mais superbement empanaché qui lui servait de coiffure et se mit à rire d’un rire qui, d’ailleurs, rappela à Gilles quelque chose.
— Un officier anglais, hein ? Eh bien, si c’est tout ce que ce brave Clinton possède en fait d’agents secrets, on ne peut pas dire qu’il soit gâté. Pour le flair tu repasseras, mon joli. On n’est pas des cow-boys nous autres, on est des skinners.
— Encore ! ne put s’empêcher de dire Gilles qui avait l’impression d’avoir déjà vécu cette scène.
Mais Tim prenait la parole à son tour.
— Tu ne t’appellerais pas Ned Paulding, par hasard ?
L’autre tourna vers lui un nez rouge et des yeux de même couleur mais visiblement charmés.
— Tout juste ! Est-ce que je suis déjà si célèbre ?
— Non, mais on connaît ton frère Sam. Il nous avait même dit de te chercher aux environs de la Crotton River. Tu peux te vanter de nous avoir inquiétés. Voilà deux jours que nous suivons cet homme qui est un espion anglais et nous avons bien cru qu’il allait nous échapper ! Si tu veux bien nous rendre ces papiers, nous allons l’emmener.
— Un instant ! Faut pas être si pressés ! Je veux bien croire ce que tu dis mais Sam et moi c’est pas tout à fait la même chose.
Il étudiait soigneusement les papiers qu’il retournait entre ses doigts aux ongles rongés et brunis par le tabac.
— … J’ai idée que ce doit valoir de l’or, ces machins-là, marmotta-t-il.
— Si c’est de l’or que vous voulez, s’écria l’Anglais qui entrevoyait sans doute une issue, je vous en donnerai. J’ai cinq cents dollars sur moi, une montre en or… Prenez-les et laissez-moi partir.
— Intéressant ça ! Donne toujours !
— Tu te dis Américain et tu vas le laisser filer ! gronda Gilles en voyant le Skinner empocher l’argent et la montre. C’est de la haute trahison et ça mérite la corde !
Ned Paulding renifla, se torcha le nez à sa manche puis adressa au jeune homme un sourire qu’il voulait aimable.
— Allons, mon mignon, calmons-nous ! On n’est pas des traîtres chez les Paulding, Sam a déjà dû te le dire. Mais on n’est pas non plus des niais. Aussi, ton prisonnier qui m’a tout l’air d’être une grosse légume britannique, c’est nous qui allons le conduire là où il doit aller. J’ai idée que le colonel Jameson, qui commande le poste de cavalerie de Northcastle pourrait bien en donner quelques dollars supplémentaires.
— C’est indigne ! Vous avez pris l’argent de cet homme ! Alors laissez-le aller ou bien rendez-le-lui. Quant à ces papiers…
— Je suis très content de les avoir, fit l’autre en les mettant dans sa poche. Mais comme vous je trouve que vous vous mêlez un peu trop de ce qui ne vous regarde pas, vous allez gentiment rester ici. Allez, vous autres ! Attrapez-moi ces deux oiseaux et attachez-les chacun à un arbre ! Avant qu’ils ne réussissent à se libérer nous aurons tout le temps de mener à bien nos petites affaires… et on y gagnera deux chevaux de plus.