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Et la catastrophe s’est produite. Même sur cet écran, elle a été terrible à observer. Dieu sait ce qu’elle a été dans la réalité ! Tout d’abord, nous avons vu une énorme montagne d’eau s’élever à une altitude incroyable au-dessus d’un océan paisible. Et puis nous l’avons vue avancer pendant des kilomètres. C’était une grande montagne luisante, lisse, coiffée d’écume ; elle s’approchait de plus en plus vite. Deux petits copeaux de bois se balançaient sur sa cime couleur de neige : quand les vagues les ont roulés vers nous, nous les avons identifiés : c’étaient deux galères fracassées. Nous avons vu la montagne frapper le rivage, se ruer sur la ville : les maisons pliaient devant elle comme un champ de blé se courbe quand une tempête le fouette. Nous avons vu des hommes, des femmes et des enfants juchés sur des toits et regardant la mort impitoyable qui survenait ; leurs visages étaient déformés par l’épouvante ; ils se tordaient les mains, ils hurlaient de terreur. Ceux-là mêmes qui avaient ri des avertissements prodigués imploraient à présent le Ciel, baisaient la terre ou tombaient à genoux en levant les bras dans un suprême appel à la pitié divine. Ils n’avaient plus le temps d’atteindre l’arche, qui se dressait au-delà de la cité : mais par milliers ils couraient s’installer dans la citadelle, qui avait été édifiée sur une hauteur ; les murailles étaient noires de monde. Et puis, tout à coup le château a commencé à s’enfoncer. Et tout a commencé à s’enfoncer. L’eau s’était répandue dans les recoins les plus profonds de la terre et les feux du centre du globe l’avaient transformée en vapeur : les fondations du sol ont été littéralement soufflées. La cité a sombré, sombré toujours, toujours plus bas … L’assistance, nous-mêmes, n’avons pu réprimer un cri devant ce spectacle horrible. La jetée s’est brisée en deux et a disparu. Le haut phare a été englouti sous les vagues. Les toits ont quelque temps ressemblé à une rangée de récifs ; puis ils ont été engloutis eux aussi. Seule la citadelle émergeait encore, tel un navire monstrueux ; elle a glissé lentement sur le côté, dans le gouffre ; sur les tourelles des mains s’agitaient désespérément. Le drame a pris fin. Une mer toute unie recouvrait le continent entier ; c’était une mer où plus rien ne vivait ; des remous fumants ont laissé apparaître des épaves : cadavres d’hommes et d’animaux, chaises, tables, vêtements, chapeaux et diverses marchandises étaient soulevés et brassés par une gigantesque fermentation liquide. Lentement elle s’est calmée, et nous avons vu une immensité d’eau qui avait la couleur et le poli du mercure, sous un soleil brouillé et bas à l’horizon ; c’était le tombeau d’un peuple que Dieu avait pesé dans Sa justice et jugé criminel.

L’histoire était complète. Nous n’avions pas besoin d’en réclamer davantage, car nos cerveaux et l’imagination pouvaient nous expliquer le reste. Nous nous sommes représenté la lente descente de cette grande ville, de plus en plus bas, dans le gouffre de l’océan, parmi des convulsions volcaniques qui faisaient jaillir autour d’elle des pics sous-marins. Nous avons deviné comment la cité engloutie s’était posée à côté de l’Arche de refuge où une poignée de survivants aux nerfs brisés s’était rassemblée, au fond de l’Atlantique. Et finalement nous avons compris comment ces survivants avaient continué à vivre, comment ils avaient utilisé les moyens variés dont les avaient pourvus la science et la prévoyance de leur grand chef, comment il leur avait enseigné tout son art avant de disparaître, et comment une soixantaine d’Atlantes s’étaient développés en une large communauté qui avait eu à tailler sa route dans les entrailles de la terre pour se constituer son espace vital. Aucune bibliothèque n’aurait retracé le cours des événements plus clairement que cette succession d’images. Tel avait été le destin, telles avaient été les causes de ce destin qui avait submergé la grande terre de l’Atlantide. Un jour lointain, quand ce limon bathybien se sera transformé en craie, cette grande cité sera projetée une fois de plus par un nouveau souffle de la nature, et le géologue de l’avenir n’exhumera pas des silex ou des coquillages, mais les restes d’une civilisation évanouie et les traces d’une catastrophe vieille comme le monde.

Un seul point demeurait obscur : à quelle date avait eu lieu cette tragédie ? Le docteur Maracot a découvert une méthode rudimentaire de calcul. Parmi les nombreuses annexes du grand édifice, il y avait un souterrain qui était le cimetière des chefs. Comme en Égypte et dans le Yucatan, la momification était pratiquée ; dans les niches des murs ces sinistres reliques du passé étaient alignées en rangs interminables. Manda nous avait montré avec fierté une niche vide, en nous faisant comprendre qu’elle lui était destinée.

— Si vous prenez la moyenne des souverains européens, m’a dit Maracot, vous constaterez qu’ils se sont succédés à cinq par siècle. Nous pouvons adopter ici cette moyenne. Nous ne pouvons pas prétendre à une exactitude scientifique, mais nous obtiendrons une approximation. J’ai compté les momies ; il y en a quatre cents.

— Alors la catastrophe remonterait à huit mille ans ?

— En effet. Et cette date correspond à peu près au calcul de Platon. Elle s’est certainement produite avant que les Égyptiens ne tiennent des archives écrites ; les plus anciennes remontent à sept mille ans. Oui, je pense que nous pouvons dire que nous avons vu, de nos yeux vu, la reproduction d’une tragédie qui s’est déroulée il y a au moins huit mille ans. Mais, bien sûr, pour édifier une civilisation comme celle dont nous avons vu les vestiges, il a fallu plusieurs milliers d’années. C’est pourquoi nous avons reculé l’horizon de l’histoire humaine authentique beaucoup plus loin que ne l’ont fait des hommes depuis qu’il y a une histoire humaine.

CHAPITRE V

C’est environ un mois après notre visite à la cité engloutie, selon nos calculs, que s’est produit une chose imprévue et saisissante. Nous croyions que nous étions désormais immunisés contre les chocs, et qu’aucun fait nouveau ne pourrait nous émouvoir grandement. Or ce que je vais maintenant vous raconter a dépassé les prévisions de notre imagination.

La nouvelle qu’un événement important avait eu lieu nous a été rapportée par Scanlan. Il faut que vous compreniez bien que nous étions dans l’arche, jusqu’à un certain point, comme chez nous. Que nous savions où étaient situées les salles de repos collectif et les salles de spectacles. Que nous assistions à des concerts (leur musique était aussi étrange que compliquée) et à des représentations théâtrales où les mots incompréhensibles trouvaient leur traduction dans des gestes très vivants et très dramatiques. Enfin que nous faisions partie de la communauté. Nous rendions visite à diverses familles, et notre existence (la mienne, en tout cas) était éclairée par le charme qui émanait de ce peuple en général, et en particulier d’une chère jeune fille dont j’ai déjà parlé. Mona était la fille de l’un des chefs de la tribu, et j’ai trouvé dans sa famille un accueil chaleureux qui faisait oublier les différences de race et de langue. Quand nous en sommes venus au plus tendre des langages, je n’ai pas constaté d’ailleurs beaucoup de différences entre la vieille Atlantide et la jeune Amérique. Il me semble que ce qui aurait plu à une jeune fille du Brown’s College dans le Massachusetts ne plaisait pas moins à une jeune fille habitant sous les eaux.