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« Je suis le Baal-seepa. Je suis le Seigneur de la Face Noire. Je suis celui qui a pénétré si avant dans les secrets de la nature que j’ai pu défier la Mort. J’ai organisé les choses de telle sorte que je ne pourrais pas mourir même si je voulais mourir. Pour me faire mourir, il faudrait que je rencontre une volonté plus forte que la mienne. Oh, mortels, ne priez jamais pour être délivrés de la mort ! La mort peut vous paraître terrible, mais la vie éternelle l’est bien davantage, et infiniment. Continuer, continuer, continuer à vivre pendant que passe l’interminable cortège des hommes ! Toujours être assis au bord de la route de l’histoire et la voir se faire, allant toujours de l’avant et vous laissant derrière ! Faut-il s’étonner que mon cœur soit sombre et amer, et que je maudisse le troupeau imbécile des hommes ? Je leur fais du mal quand je le peux. Pourquoi pas ?

« Vous vous demandez comment je peux leur faire du mal. Je détiens quelques pouvoirs, qui ne sont pas petits. Je peux incliner les esprits des hommes. Je suis le maître de la foule. Je me suis toujours trouvé là où le mal a été projeté et commis. J’étais avec les Huns quand ils ont dévasté la moitié de l’Europe. J’étais avec les Sarrazins quand au nom de la religion ils ont passé au fil de l’épée tous ceux qui les contredisaient. J’étais dehors la nuit de la Saint-Barthélemy. Derrière le trafic d’esclaves, c’était moi. C’est parce que j’ai chuchoté quelques mots que dix mille vieilles bonnes femmes, que des idiots appelaient des sorcières, ont été brûlées. J’étais le grand homme noir qui conduisait la populace de Paris quand les rues baignaient dans le sang. Quelle époque ! Mais j’ai récemment vu mieux en Russie. Voilà d’où j’arrive. J’avais presque oublié cette colonie de rats de mer qui se terrent sous la boue et qui perpétuent quelques-uns des arts et des légendes du grand pays où la vie s’était épanouie comme jamais elle ne s’est épanouie depuis. C’est vous qui les avez rappelés à mon souvenir, car cette vieille maison qui m’appartient est encore unie, par des vibrations personnelles dont votre science ne sait rien, à l’homme qui l’a édifiée et aimée. J’ai su que des étrangers y avaient pénétré, je me suis enquis, et me voici. Puisque maintenant je suis chez moi (et c’est la première fois depuis des milliers d’années) je me souviens de ce peuple. Il y a assez longtemps qu’il s’attarde. Il est temps qu’il disparaisse. Il est issu du pouvoir de quelqu’un qui m’a défié quand il vivait, et qui a construit cet instrument pour échapper à la catastrophe qui a englouti tous les habitants, sauf ses amis et moi. Sa sagesse les a sauvés ; mes pouvoirs m’ont sauvé. Mais maintenant mes pouvoirs vont écraser ceux qu’il a sauvés, et l’histoire ainsi sera complète …

Il a glissé une main contre sa poitrine, et il en a tiré un document.

—  … Vous remettrez ceci au chef des rats de mer, a-t-il ajouté. Je regrette que vous, Messieurs, soyez amenés à partager leur destin ; mais puisque vous êtes la cause première de leur malheur, ce ne sera après tout que justice. Je vous reverrai ultérieurement. En attendant, je vous recommande l’étude de ces images et de ces sculptures ; elles vous donneront une idée de la cime où j’avais hissé l’Atlantide quand je la gouvernais. Vous trouverez là quelques traces des mœurs et coutumes du peuple quand il subissait mon influence. La vie était pleine de pittoresque, d’imprévu, de charme. À votre époque sinistre, on la qualifierait d’orgie de débauches. Ma foi, qu’on l’appelle comme on voudra ! Moi, je l’ai créée et répandue, j’en ai été heureux, je ne regrette rien. Si j’avais le temps, je recommencerais, et même je ferais mieux sans toutefois accorder le don fatal de la vie éternelle. Warda, que je maudis et que j’aurais dû exterminer avant qu’il eût le pouvoir de tourner des gens contre moi, a été plus intelligent : il lui arrive de revisiter la terre, mais c’est en esprit qu’il revient, pas en homme. Maintenant, je pars. Votre curiosité vous a conduits ici, mes amis : j’espère qu’elle a été satisfaite.

Alors nous l’avons vu disparaître. Oui, il s’est dissipé devant nous. Pas immédiatement. Il a commencé par s’éloigner de la colonne à laquelle il était adossé. Sa silhouette imposante a paru se brouiller sur les bords. Toute lumière s’est éteinte dans son regard, et ses traits sont devenus troubles, puis indistincts. Il s’est fondu en un nuage sombre qui est monté en tourbillonnant à travers l’eau stagnante de cette salle d’épouvante. Et puis nous n’avons plus rien vu. Nous étions à nouveau entre nous, mais émerveillés par les étranges possibilités de la vie.

Nous ne nous sommes pas attardés dans le Palais du Seigneur de la Face Noire. Ce n’était pas un lieu propice aux flâneries. J’ai retiré une dangereuse limace pourpre qui s’était posée sur l’épaule de Bill Scanlan, et moi-même j’ai été cruellement piqué à la main par le venin que m’a craché au passage un grand lamellibranche jaune. Quand nous nous sommes retrouvés dehors, maudissant notre folie, nous avons goûté avec joie la lumière phosphorescente de la plaine bathybienne, ainsi que l’eau limpide et translucide qui nous enveloppait. Nous avons mis moins d’une heure pour rentrer. Une fois débarrassés de nos cloches vitreuses, nous avons tenu conseil. Le Professeur et moi étions trop accablés pour exprimer en mots ce que nous pensions. La vitalité de Bill Scanlan s’est révélée encore une fois invincible.

— Sacrée fumée ! a-t-il murmuré. Voilà à quoi nous avons affaire maintenant. Ce type est sorti tout droit de l’enfer. Avec ses statues, ses bas-reliefs et le reste, il jouerait assez bien les tauliers dans une maison à lanterne rouge ! Comment en venir à bout ? Voilà la question !

Le docteur Maracot réfléchissait. Puis il s’est levé pour sonner ; notre serviteur habillé de jaune est entré.

— Manda ! a-t-il commandé.

Quelques instants plus tard, notre ami arrivait dans notre chambre. Maracot lui a tendu le message décisif.

Jamais je n’ai admiré un homme comme j’ai admiré Manda ce jour-là. Nous étions la cause d’une menace d’anéantissement de son peuple et de lui-même, du fait de notre curiosité injustifiable. Nous, des étrangers qu’il avait sauvés alors que tout leur semblait perdu ! Et pourtant, bien qu’il soit devenu blanc à la lecture du message, ses yeux n’ont pas exprimé le moindre reproche quand il les a tristement tournés vers nous. Il a secoué la tête ; le désespoir était entré dans son âme.

— Baal-seepa ! Baal-seepa ! s’est-il écrié en portant ses mains à ses yeux comme pour en chasser une vision horrible.

Il a arpenté la chambre, puis il s’est précipité dehors pour lire le message à la communauté. Nous avons entendu la grosse cloche convoquer tous les Atlantes dans la grande salle.

— Irons-nous ? ai-je demandé.

Le docteur Maracot a hoché la tête.

— Que pourrons-nous faire ? Et eux, que pourront-ils faire ? Quelle chance ont-ils contre quelqu’un qui a la puissance d’un démon ?

— Aussi peu qu’une famille de lapins contre une belette, a répondu Scanlan. Mais, sapristi, c’est à nous de trouver une issue ! Nous ne pouvons pas en rester là : avoir fait dresser le diable, et laisser périr ceux qui nous ont sauvés.

— Que proposez-vous ?

Je l’avais interrogé avec âpreté, car sous la façade de sa légèreté et de son argot, je savais qu’il possédait toutes les qualités pratiques de l’homme moderne.

— Hé bien, je n’en ai pas la plus petite idée ! Pourtant ce type n’est peut-être pas invulnérable autant qu’il le croit. L’âge a peut-être usé quelques-unes de ses malices ; or il n’est plus très jeune, d’après ce qu’il nous a dit.