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— Qui sait! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien.

Sur l’herbe courte et légèrement jaune déjà, nous marchions tous les trois sans bruit: Augustin avait à sa droite près de lui la jeune fille qu’il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu’il posait une de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait posé doucement sa main sur son bras, d’un geste plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes était-il là comme un étranger, comme quelqu’un qui n’a pas trouvé ce qu’il cherchait et que rien d’autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là, trois ans plus tôt, il n’eût pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-être. D’où venait donc ce vide, cet éloignement, cette impuissance à être heureux, qu’il y avait en lui, à cette heure?

Nous approchions du petit bois où le matin M. de Galais avait attaché Bélisaire; le soleil vers son déclin allongeait nos ombres sur l’herbe; à l’autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par l’éloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de l’autre côté du bois, dans la direction des Aubiers, la ferme du bord de l’eau. C’était la voix jeune et lointaine de quelqu’un qui mène ses bêtes à l’abreuvoir, un air rythmé comme un air de danse, mais que l’homme étirait et alanguissait comme une vieille ballade triste:

Mes souliers sont rouges… Adieu, mes amours… Mes souliers sont rouges… Adieu, sans retour!…

Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n’était rien qu’un de ces airs que chantaient les paysans attardés, au Domaine sans nom, le dernier soir de la fête, quand déjà tout s’était écroulé… Rien qu’un souvenir — le plus misérable — de ces beaux jours qui ne reviendraient plus.

— Mais vous l’entendez? dit Meaulnes à mi-voix. Oh! je vais aller voir qui c’est. Et, tout de suite, il s’engagea dans le petit bois. Presque aussitôt la voix se tut; on entendit encore une seconde l’homme siffler ses bêtes en s’éloignant; puis plus rien…

Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par où s’en irait à jamais le grand Meaulnes!

Elle se tourna vers moi:

— Il n’est pas heureux, dit-elle douloureusement.

Elle ajouta:

— Et peut-être que je ne puis rien pour lui?…

J’hésitais à répondre, craignant que Meaulnes, qui devait d’un saut avoir gagné la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprît notre conversation. Mais j’allais l’encourager cependant; lui dire de ne pas craindre de brusquer le grand gars; qu’un secret sans doute le désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait à elle ni à personne — lorsque soudain, de l’autre côté du bois, partit un cri; puis nous entendîmes un piétinement comme d’un cheval qui pétarade et le bruit d’une dispute à voix entrecoupées… Je compris tout de suite qu’il était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus vers l’endroit d’où venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin. Du fond de la pelouse on avait dû remarquer notre mouvement, car j’entendis, au moment où j’entrai dans le taillis, les cris des gens qui accouraient.

Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s’était pris une patte de devant dans sa longe; il n’avait pas bougé jusqu’au moment où M. de Galais et Delouche, au cours de leur promenade, s’étaient approchés de lui; effrayé, excité par l’avoine insolite qu’on lui avait donnée, il s’était débattu furieusement; les deux hommes avaient essayé de le délivrer, mais si maladroitement qu’ils avaient réussi à l’empêtrer davantage, tout en risquant d’essuyer de dangereux coups de sabots. C’est à ce moment que par hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé les deux hommes au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en un tour de main il avait délivré Bélisaire. Trop tard, car le mal était déjà fait; le cheval devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé peut-être, car il se tenait piteusement la tête basse, sa selle à demi dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son ventre et toute tremblante. Meaulnes, penché, le tâtait et l’examinait sans rien dire.

Lorsqu’il releva la tête, presque tout le monde était là rassemblé, mais il ne vit personne. Il était fâché rouge.

— Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l’attacher de la sorte! Et lui laisser sa selle sur le dos toute la journée? Et qui a eu l’audace de seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole.

Delouche voulut dire quelque chose — tout prendre sur lui.

— Tais-toi donc! C’est ta faute encore. Je t’ai vu tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.

Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret du cheval avec le plat de la main.

M. de Galais, qui n’avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir de sa réserve. Il bégaya:

— Les officiers de marine ont l’habitude… Mon cheval…

— Ah! il est à vous? dit Meaulnes un peu calmé, très rouge, en tournant la tête de côté vers le vieillard.

Je crus qu’il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un instant. Et je vis alors qu’il prenait un plaisir amer et désespéré à aggraver la situation, à tout briser à jamais, en disant avec insolence:

— Eh bien je ne vous fais pas mon compliment.

Quelqu’un suggéra:

— Peut-être que de l’eau fraîche… En le baignant dans le gué…

— Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux cheval, pendant qu’il peut encore marcher, — et il n’y a pas de temps à perdre! — le mettre à l’écurie et ne jamais plus l’en sortir.

Plusieurs jeunes gens s’offrirent aussitôt. Mais Mlle de Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prête à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le monde, et même à Meaulnes décontenancé, qui n’osa pas la regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on donne à quelqu’un la main, plutôt pour s’approcher d’elle davantage que pour la conduire… Le vent de cette fin d’été était si tiède sur le chemin des Sablonnières qu’on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des haies tremblaient à la brise du sud… Nous la vîmes partir ainsi, son bras à demi sorti du manteau, tenant dans sa main étroite la grosse-rêne de cuir. Son père marchait péniblement à côté d’elle…

Triste fin de soirée! Peu à peu, chacun ramassa ses paquets, ses couverts; on plia les chaises, on démonta les tables; une à une, les voitures chargées de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux levés et des mouchoirs agités. Les derniers nous restâmes sur le terrain avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses regrets et sa grosse déception.

Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement, dans notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de derrière, nous vîmes disparaître sur la petite route l’entrée du chemin de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres avaient pris…

Mais alors mon compagnon — l’être que je sache au monde le plus incapable de pleurer — tourna soudain vers moi son visage bouleversé par une irrésistible montée de larmes.

— Arrêtez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur l’épaule de Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je reviendrai tout seul, à pied.

Et d’un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta à terre. À notre stupéfaction, rebroussant chemin, il se prit à courir, et courut jusqu’au petit chemin que nous venions de passer, le chemin des Sablonnières. Il dut arriver au Domaine par cette allée de sapins qu’il avait suivie jadis, où il avait entendu, vagabond caché dans les basses branches, la conversation mystérieuse des beaux enfants inconnus…