— Je vous suis. »
Elle tourna les talons et disparut dans la ferme. Fast en sortit. Mortimer lui demanda :
« Vous le connaissiez ?
— De nom.
— Vous vivez ici depuis longtemps ?
— Quelques mois.
— À qui appartient la propriété ?
— À personne. On s’est installé. »
Mortimer brûlait de curiosité mais trouvait inconvenant son questionnaire. Il aurait tout voulu savoir sur Fast, l’interroger pendant des heures, percer le mystère qui émanait de lui. Il n’avait que trois minutes, et le lien serait rompu.
« Vous connaissez la sœur de ma femme depuis longtemps ?
— Ça fait un bout de temps.
— Moi, je la connais très peu. »
Ils étaient debout, l’un près de l’autre, et Mortimer ne savait plus quoi dire.
« Vous êtes Américain ?
— Oui.
— Quel coin ?
— Un peu partout. »
Vivre auprès d’un type pareil, passer avec lui de douces soirées d’hiver infinies, l’introduire dans les arcanes secrètes de ses collections…
« Vous aimez les soldats de plomb ? »
Fast haussa un sourcil :
« Pardon ?
— Excusez-moi, c’est idiot. Je suis collectionneur… Je me demandais si vous l’étiez aussi…
— Pas du tout. J’ai horreur des objets.
— Je suis prête », dit Lena. Ils ne l’avaient pas entendue revenir. Elle balançait son sac de marin à bout de bras.
« Vous allez où ? », demanda Fast.
Lena et Mortimer ne purent s’empêcher de se lancer un regard bref : tous deux avaient eu la même idée. Ils répondirent en chœur :
« À Marseille.
— Vous pouvez m’emmener ?
— Avec joie, dit Mortimer.
— Mais… », fit Lena.
Déjà, Fast disparaissait dans le bâtiment. Lena et Mortimer n’osaient plus se regarder, chacun craignant que l’autre ne le devine.
Brusquement, Melina fut à leurs côtés :
« Lena… Je suis désolée de ce qui arrive… Dis à maman… Et puis non, ne lui dis rien, je lui écrirai. Tu dois avoir d’autres choses en tête.
— On y va ? »
Fast était là à nouveau, une veste sur l’épaule et c’est tout.
« Mais… vos bagages ? », interrogea Mortimer.
Fast tira une brosse à dents de sa poche :
« Les voilà.
— Tu t’en vas ? demanda Melina, incrédule.
— Tu vois bien.
— Mais… Tu vas où ?
— Je sais pas. Je m’en vais.
— Fast…
— Allez, salut !
— Fast !… »
Melina était abasourdie. Tout cela était si incroyable, si rapide. Elle sentit le sang se retirer de son visage mais ne put que répéter :
« Fast !… »
Il arrivait à la voiture, ouvrait la porte et s’installait à côté du chauffeur. À leur tour, Lena et Mortimer montaient à l’arrière, le moteur hoquetait et démarrait. La guimbarde s’ébranla. Melina se mordit les lèvres férocement pour ne pas hurler. La nuit tombait. Elle était là, ne comprenant plus rien, répétant pour elle-même en une longue litanie :
« Fast… Fast… Fast !… »
24
… Socrate Satrapoulos a succombé dans la journée d’hier à la suite d’une crise cardiaque. Dans l’entourage de l’armateur, on s’est refusé jusqu’à présent à donner des détails sur les circonstances de sa mort. Depuis ce matin, les places financières du monde entier semblent prises de panique, une panique qui a gagné les milieux boursiers…
D’un seul bond, le Grec sauta de son lit, entraînant à sa suite un enchevêtrement de draps et de couvertures. Il s’arrêta au milieu de la chambre, se plia en deux, appuya ses mains sur ses cuisses et poussa un rugissement de joie…
« Ah !… Ah ! ah ! ah !… Les cons !… Ah ! ah ! ah !… »
Fébrilement, il esquissa quelques pas de sirtaki, brassant l’air de ses bras. En tournoyant, il se retrouva planté devant une glace, hurla de rire en rencontrant son image vers laquelle il pointa son index :
« Les pauvres types !… »
Il enroula le drap autour de sa tête, roulant des hanches pour une danse du ventre effrénée. Avec ce pyjama rayé et ce turban, il se trouvait irrésistible. Il se laissa tomber sur le dos, roula sur lui-même plusieurs fois, se redressa en souplesse et sauta sur le lit où il joua à rebondir sans toucher le plateau de victuailles qui était dessus. Une bouteille de vin renversée le ramena à la réalité l’espace d’une seconde, ce qui lui permit de capter d’autres bribes de phrases désopilantes…
… milliers de petits porteurs… siège des guichets de banque… conseil ministériel…
Son fou rire le reprit et il se jeta à nouveau dans une sarabande. Depuis une heure très précisément, il était devenu seul et unique actionnaire de ses propres affaires. D’un seul coup, par l’intermédiaire d’hommes de paille téléguidés pair des banques d’Amérique latine, il avait racheté pour une bouchée de pain la totalité des valeurs qui représentaient son capital à l’extérieur.
Désormais, plus de conseil d’administration, plus de sourires aux créanciers ou aux associés : les décisions, les responsabilités, il les assumerait seul, sans même avoir à faire semblant de les partager avec d’autres. Éliminé Kallenberg !… Éliminée la vieille Mikolofides !… Il allait pouvoir procéder à une nouvelle répartition du capital : tout pour lui !… Il contrefit sa voix et lança, avec la puissance d’un ténor, sur le grand air du Trouvères « Voilà comment… com… ment… je comprends les affai… ai… res !… »
Il s’affala sur la chaise basse sur laquelle, quelques heures plus tôt, le pope avait marmonné ses prières — un pope crasseux acheté pour trois fois rien. Pendant que la radio continuait à égrener des paroles qui tournaient à vide, il dit :
« Merde ! Je ne me suis jamais aussi bien senti que depuis que je suis mort !… »
Il repartit dans un éclat de rire qui semblait ne devoir jamais finir.
« Vous êtes fous ! Vous êtes complètement cinglés ! »
Vitaly vient de réunir une nouvelle conférence dans son bureau. La gaffe a été superbe : la station a annoncé officiellement la mort d’un homme qui a lui-même téléphoné dix minutes après pour exiger un démenti immédiat !
« De quoi on a l’air ? »
Vitaly veut oublier qu’il a donné en personne l’ordre de balancer le canard à l’antenne. Peut-être même l’a-t-il oublié réellement ? Maintenant, il lui faut des têtes :
« Je saurai exactement qui a commis l’erreur ! Je le saurai ! Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à M. Ribot, quand il me demandera des comptes ? Que j’ai engagé des pignoufs ? »
La mauvaise foi de Vitaly ne surprend aucun des rédacteurs. Arriver au pouvoir, c’est avoir le don de se mettre en avant quand tout marche bien et de se dérober quand rien ne va plus. Pas un d’entre eux n’ignore cette règle. Ils sont prêts à l’appliquer sans pitié le jour où il s’agira de gravir un échelon en jetant bas celui qui se cramponne au cocotier, Vitaly peut-être. M. Ribot, c’est le principal propriétaire de la station. Il a démarré dans le beurre, il s’est épanoui dans les ondes. Vitaly, très introduit dans les milieux parisiens, lui a fait connaître tout le gratin. Ribot a donc pensé que Vitaly lui était indispensable. Comme la plupart des grands requins, Ribot ne sait pas que les ambassadeurs sont des parasites, que la seule vue de son carnet de chèques aurait suscité de puissantes vocations d’amitié et de fidélités, aussi longtemps en tout cas que les chèques auraient été couverts. Ce n’est pas tout. Vitaly a appris le tennis à Ribot. Ribot, le jour où il a eu une raquette sous le bras, du caoutchouc sous les semelles et un short sur les fesses, a estimé qu’il faisait définitivement partie d’une élite. Dans l’industrie du beurre, on ne joue pas au tennis. Vitaly sait donc qu’il est tabou, quoi qu’il ait fait. Les autres le savent aussi. Nul n’aura la mauvaise idée de rappeler au rédacteur en chef qu’il a pris tout seul sa décision. Cependant, ils se détendent légèrement. C’est à eux, personnellement, que Vitaly adresse ses reproches. C’est le signe qu’il ne leur en veut pas. Quand il veut la peau de quelqu’un, Vitaly joue au billard, rabrouant Pierre pour bien montrer que c’est Paul, à qui il ne dit rien, qui a commis la bévue. Il faut le connaître, Vitaly, il faut savoir tout ça si l’on veut conserver sa place sans être cardiaque à quarante ans. Or, en ce moment, il houspille tout le monde, sauf Frey, le nouvel arrivé. On a compris : Frey ne va pas faire de vieux os dans la maison. Frey craint d’avoir compris lui aussi. Il ne sait plus comment ne pas perdre la face. Pire : il se sent réellement coupable.