« Enchanté de vous connaître… »
C’en fut trop pour lui : il repartit dans une espèce de rugissement douloureux à force d’être violent et continu. Ils burent ensemble. Socrate expliqua vaguement qu’il avait été victime d’un mauvais canular dont il allait s’efforcer de retrouver les auteurs.
Mais la raison n’était pas de mise : quelque chose s’était brisée dans les rouages de cette maison transformée en moulin ivre. Brusquement, sans que quiconque l’ait annoncée, Hankie Vermeer, en pleurs et en deuil, fit son entrée dans la chambre, tenant par la main Achille et Maria :
« Tu sais, papa, cria le garçon sans transition, pour les palmiers, je n’en ai coupé qu’un seul ! »
Maria se jeta dans les bras de sa mère, qu’elle lâcha pour sauter au cou du Grec.
« Ce que tu es drôle, papa, en pyjama ! »
Au bord de l’évanouissement, Hankie se contentait de bredouiller des phrases inintelligibles, mêlant le hollandais, l’anglais, le français et quelques bribes de grec : dépassée. En pleurant, elle s’affaissa dans les bras de Lena :
« J’étais sûre que ce n’était pas vrai !… J’en étais sûre ! Mon Dieu, merci !… Je n’avais rien osé dire encore aux enfants !…
— Socrate ! »
Le rugissement fit se retourner tout le monde vers la porte d’entrée : les yeux baignés de larmes, le visage rougi et ravagé, la Menelas bondit dans la pièce, se ruant sur le Grec qu’elle couvrit de baisers :
« C’est horrible !… J’ai fait le tour du monde !… J’ai cru mourir !… Mon Dieu !… Mon Dieu !… »
Elle s’immobilisa, le tenant serré contre elle, le regardant comme si elle ne l’avait jamais vu :
« Socrate !… Mais tu es vivant !… Tu es vivant ! »
En grec, elle débitait des phrases rapides et saccadées, caressantes, lui pétrissait les mains, l’embrassait encore à petits coups de lèvres frôleurs. Elle daigna s’apercevoir que la scène avait une demi-douzaine de témoins. Elle parut revenir sur terre et les dévisagea un à un.
« Lympia, il faut que je vous présente… Mme Vermeer… Vous connaissez Lena, et Achille et Maria…
— Comme ils sont beaux !
— … et le duc de Sunderland, le mari de ma femme… »
S.S. voulut rattraper son lapsus : trop tard ! Il secoua la tête d’un air navré en guise d’excuses pour le dadais que Lena lui avait trouvé comme successeur. Olympe tonna :
« Maintenant, explique-moi ! »
S.S. se lança dans son histoire tandis qu’on conduisait les enfants au salon pour leur servir des glaces et que François retenait au Plazza une suite pour Hankie, encore mal remise et chancelante. Sans s’être concertés, Lena et Mortimer refusèrent avec un bel ensemble l’invitation à dîner de Socrate : ils devaient retrouver Fast au Ritz vers les huit heures et aucun des deux, pour des raisons identiques, ne tenait à perdre une parcelle de sa présence ou de son verbe.
Secrètement, le Grec était ravi de leur refus. Il imaginait mal un repas avec le nouveau mari de son ancienne femme, arbitré par celle qui se considérait comme sa future épouse. Pour voler à son chevet, la Menelas, une fois de plus, avait dû rompre un contrat en Australie. Elle serait bien mal récompensée de son zèle. Le lendemain, Socrate devait s’envoler pour Baran et éplucher un fantastique dossier que lui avaient préparé ses conseillers. Même pas le temps d’emmener la « panthère » faire une virée dans Paris. Il la dédommagerait de ses émotions en lui offrant un bijou. Le Grec, qui ne laissait rien au hasard, en gardait quelques-uns dans le coffre de toutes ses résidences. Bien souvent, dans les cas d’urgence, cette précaution s’était avérée très utile.
25
Le Prophète pratiquait le double jeu depuis si longtemps que, tôt ou tard, la catastrophe était fatale. Cette fois, on y était. Kallenberg allait arriver d’une minute à l’autre. Au téléphone, il avait semblé fou de rage, exigeant un rendez-vous immédiat sur le ton d’un type qui veut régler ses comptes définitivement. Le Prophète le comprenait d’autant mieux qu’il y avait quelque chose d’illogique dans sa propre démarche, un détail qu’il subissait bien qu’il heurtât son sens de l’équité et de l’honneur : d’un côté, il trahissait allègrement Kallenberg au profit de Satrapoulos, de l’autre, il acceptait sans broncher les énormes rétributions que lui versait Barbe-Bleue en échange de ses bons et loyaux services. Curieux… Pourtant, le Prophète n’avait pas la tête de l’emploi. En fait, et à son grand regret, il avait la tête de tout le monde, la soixantaine confirmée par une calvitie presque totale, une propension à la contemplation et au farniente, un goût très vif pour Spinoza — dont l’Éthique le plongeait dans la béatitude — une passion pour l’argent qui lui était venue sur le tard et une immense méfiance envers sa profession, la voyance. Non qu’il ne la prît pas au sérieux, au contraire.
À sa grande stupeur, il lui arrivait fréquemment de voir la réalité corroborer les prédictions qu’il avait faites, et cette entorse flagrante au système logique et rationnel qui présidait sa vie l’immergeait dans une sensation de malaise vague. Sceptique de tempérament et de culture, il n’admettait pas que la pensée vînt interférer dans le déroulement naturel des choses, ou qu’un esprit humain pût en connaître la chronologie. La première fois qu’était survenu un événement de ce genre, il l’avait attribué au hasard. La deuxième à une coïncidence. La troisième, il avait rangé son arsenal prédicatoire, tarots, boule et statuettes, au fond d’une valise, farouchement décidé à ne plus jouer les apprentis sorciers afin de ne pas perdre ce qui formait le sens réel de son existence, son confort intellectuel. La chose s’était passée peu après la guerre. Les temps étaient durs, et sa présence à Paris précaire, compromise par l’admiration trop avouée qu’il avait portée aux troupes de choc nazies.
Il désirait à l’époque faire une carrière d’écrivain, se croyait du génie, était vêtu d’un costume de confection de la Belle-Jardinière antérieur aux hostilités, et se nourrissait chaque jour d’un unique hareng, réchauffé sur une lampe à alcool dans une tanière minable, rue du Château-des-Rentiers où il avait élu, à son corps défendant, un domicile qu’il souhaitait provisoire. Pour marquer sa future gloire littéraire d’un coup d’éclat, il avait décidé de réaliser une espèce de fresque totale sur les minorités érotiques, les marginaux de la bagatelle, en un mot, sur tous ceux qui ont des difficultés d’expression sexuelle, et sont voués, pour les assouvir, à se travestir, à fouetter ou être fouetté, à manger des choses bizarres exigées par la perversion mais refusées par l’estomac, de telle façon qu’après son livre — mille pages au bas mot — nul ne pût aborder le sujet sans être immédiatement accusé de plagiat. Un candidat éditeur, maigre et illuminé, se piquant d’être un disciple de Gurdjieff, avait consenti à distraire quelque argent de la dot de sa récente épouse, veuve elle-même d’un comte polonais, faux noble sans doute mais millionnaire authentique, afin de financer les balbutiements de la grandiose entreprise. Malheureusement, les travaux de documentation pratique, scrupuleusement accomplis par son poulain entre Blanche et Pigalle, se révélèrent bien vite ruineux. En outre, une phrase imprudente et ingénue de son futur auteur lui avait mis définitivement la puce à l’oreille. Ce dernier, dans un moment d’épanchement lui avait dit, il en était sur :