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« En mettant les choses au mieux, le plan de mon livre exigera à lui seul deux années de travail. »

Mots funestes qui avaient fait déborder la coupe. Du jour au lendemain, le Prophète, qui n’était alors qu’Hilaire Kalwozyac, apatride de père en fils, Polonais de souche et Français de cœur, s’était retrouvé chômeur, son projet dans les limbes, une œuvre rentrée sur la conscience et, derechef, en pleine dèche.

Partant du principe qu’en temps de paix nul ne peut mourir de faim en Occident et que, en bien ou en mal, tout s’arrange, il avait décidé de se laisser vivre, retrouvant sans amertume son taudis du XIIIe, son hareng quotidien, confiant en son talent et curieux de ce qui allait lui advenir : ce fut bizarre. Quelques jours après la rupture de son contrat, vers les trois heures de l’après-midi, il marchait pensivement boulevard de Clichy, entre deux rangées de baraques foraines, lorsqu’il entendit crier son nom : « Hilaire !… Hilaire !… » Il se retourna et vit un homme grassouillet, à l’intérieur d’un stand de loterie — le 8 est sorti ! Un kilo de sucre pour monsieur ! — lui faire de grands signes amicaux :

« Ben quoi ? Tu me reconnais pas ? Arthur ! »

Bien plus qu’à sa bonne bouille de carlin couperosé, Kalwozyac l’identifia immédiatement à sa voix pointue de cancre de communale : Arthur… Il l’avait rencontré au début de la guerre, à Vesoul, dans un centre de mobilisation où Hilaire, convoqué par erreur, avait été gardé à vue, malgré ses protestations sur l’inélégance de ces tracasseries visant à le faire partir, lui, simple résident francophile, sous les drapeaux.

À l’époque, Kalwozyac envisageait de bâtir sa sécurité matérielle sur l’élevage des poules — principalement des Leghorn, fantastiques pour la ponte — mais rien n’avait subsisté de son cheptel, volé par une horde de gitans voraces en transhumance vers le sud. Arthur l’avait séduit, habile à trouver de la nourriture là où il n’y en avait plus, caïd de l’intendance, jovial et précieux. Le fait d’être déclarés conjointement « inaptes au service armé », quoique pour des raisons différentes, avait encore renforcé leurs liens : ils avaient fait un bout de chemin ensemble, quelques semaines ou quelques mois, Kalwozyac ne savait plus. Mais il avait été flatté de la fascination qu’il exerçait sur Arthur, qui lui attribuait une toute-puissance dans un domaine où la nature ne l’avait pas gâté : l’intelligence théorique. Hilaire, pourvu qu’on lui tendît la becquée, pouvait disserter sans désemparer pendant des heures sur Montaigne, Hegel ou la volonté de puissance chez Nietzsche — d’après lui, elle n’était pas, comme on l’avait toujours cru, un instinct indépendant, mais une simple particule de la pulsion érotique — ou alors se mettre à réciter des vers de Villon, Mallarmé, Racine ou Ronsard. Son esprit imprévisible, sa mémoire infaillible lui permettaient de survoler les styles et les siècles, et d’en régaler un auditoire ébahi de héros et de morts en puissance. Quand il sentait son public bien pantois et écrasé, il rompait d’un négligent : « Alors merde ! Et cette bouffe, ça vient ? » qui ajoutait, à la prodigieuse étendue de ses connaissances, l’aura fraternelle de la modestie. En fait, il n’était pas un littéraire à proprement parler. Il avait commencé des études de médecine, vite interrompues par un avortement malheureux lors de sa deuxième année d’externat, passage incertain et délicat où les trucs du métier sont trop flous pour sauver des vies, mais pas assez affirmés pour éviter des morts : triste épisode…

« Et alors, qu’est-ce que tu deviens ?

— Je me documente pour écrire un livre (c’était faux, plus d’éditeur, plus de livre).

— Ça te prend tout ton temps ? Viens, je vais te dire quelque chose. On va au bistrot. Louise ! »

Et il était sorti de sa baraque en criant machinalement « Rien que des gagnants ! Rien que des gagnants !… » ajoutant mezza voce pour Hilaire :

« Tu parles, rien que des fauchés, rien que des paumés ! La grosse, là, qui me remplace, Louise, c’est ma femme. »

Devant le zinc, les propos d’Arthur avaient fait dresser l’oreille à Kalwozyac : il lui proposait ni plus ni moins — pour peu de temps, bien sûr — de remplacer un mage, mi-chiromancien, mi-astrologue, qui disait la bonne aventure dans la baraque jouxtant sa propre roulotte.

« Et tu verras, avait-il précisé, c’est pas les gogos qui manquent ! Y a un fric fou à se faire là-dedans ! Suffit de leur raconter les conneries qu’ils ont envie d’entendre, c’est gagné ! Et toi, mon pote, de ce côté-là, avec tout ce que tu as dans le chou, tu dois être plutôt fortiche ! »

Hilaire, très intéressé, avait fait quelques objections de pure forme, arguant qu’il n’avait aucune formation lui permettant de faire face à une situation de ce genre. Arthur avait balayé ces réticences d’un revers de la main, et commandé une autre tournée :

« T’en fais pas ! Tu peux leur balancer n’importe quoi, ils gobent tout, du moment que tu as un turban sur la tête et que tu prends l’air hindou… »

Hilaire avait réservé sa réponse jusqu’au lendemain, s’était consciencieusement précipité dans une librairie ésotérique et, avec ses derniers francs — Arthur l’avait invité à dîner le soir même, il était paré de ce côté-là — avait fait une razzia d’ouvrages rédigés dans un esprit primaire certes, mais passionnants et documentés. Ce qui l’intéressait par-dessus tout, c’était l’étiologie, la recherche des causes : pourquoi l’humanité avait-elle un tel besoin de merveilleux, une telle soif de certitudes ? Lui, qui avait toujours vécu au jour le jour, autant par goût que par nécessité, ne comprenait pas qu’on pût avoir l’envie d’assujettir ses actes au bon vouloir d’une puissance supérieure, Dieu, le Zen, Mahomet, Bouddha ou la planète Pluton : cela n’avait pas de sens et enlevait tout sel à la vie en la privant de la notion qui lui confère sa valeur, le risque. Il se jura d’approfondir plus tard ce problème des causes, se bornant pour l’instant à assimiler celui des effets, pénétrant plus avant dans le symbolisme des tarots, la position des planètes par rapport au solstice, s’enfonçant avec curiosité et dégoût dans les arcanes de la divination par le marc de café, aux secrets des lignes de la main, à la pseudo-mathématique de la physiognomonie. Il se trouvait dans un bar, non loin de la fête foraine. Quand il fut l’heure d’aller dîner, sa décision était prise : il essaierait d’être mage, assez sûr de lui pour ne pas provoquer de drames chez ses futurs clients, assez psychologue aussi pour leur rendre leur optimisme et un esprit combatif puisque c’était précisément ce que venaient chercher ces crétins, incapables d’oser sans avoir la certitude de vaincre. Arthur avait accueilli sa réponse avec enthousiasme :

« Tu vas voir petite tête, on va se bourrer !

— On ?…

— Ben oui, qu’est-ce que tu crois ? La roulotte est à moi, on est fifty-fifty, comme en 40 ! » (C’était le cas de le dire.)