Dès le lendemain, un peu gêné, il recevait sa première cliente, une bouchère abandonnée par son mari. Il l’avait écoutée avec attention, stupéfait qu’une créature aussi commune pût éprouver un tel chagrin. Elle parlait, parlait, entre deux sanglots, sans que le « Prophète de Cascaïs » songeât à lui dire quoi que ce soit ou à l’interrompre. Tout au plus, hochait-il la tête de temps en temps d’un air compréhensif, quand le flot verbal de sa visiteuse semblait se ralentir, ou hésiter entre plusieurs directions du malheur, pour repartir de plus belle, droit sur son idée fixe : son louchebem envolé. Quand elle s’était tue, vidée de ses confidences, à bout de son histoire, il y avait eu un bref silence qu’elle n’avait pu supporter, le brisant par un :
« Professeur, vous ne saurez jamais le bien que vous m’avez fait. Merci… Merci… »
Et elle était partie, glissant sur la table un gros billet. Ahuri, le « professeur » avait immédiatement compris le premier principe de son nouveau gagne-pain : être une oreille. Cette femme ne l’avait payé que pour être écoutée, elle avait puisé dans son silence un réconfort qu’il n’avait rien fait pour lui donner. Son histoire minable, elle se l’était récitée à voix basse, devant témoin, et elle avait été exorcisée. Voilà qui était étrange. Arthur avait passé la tête :
« Alors, ça a marché ? »
Puis, apercevant le billet :
« Dis donc, ça commence bien ! Qu’est-ce que tu lui as raconté pour qu’elle te laisse autant ?
— Rien. Pas un mot. Je n’ai pas ouvert la bouche. »
Admiratif, Arthur lui avait lancé une grande claque dans le dos :
« T’es un crack ! On continue ! »
Et le Prophète avait continué, se prenant au jeu de sa propre dialectique, mettant un point d’honneur à voir partir tout le monde content, sauf ceux qui venaient à lui avec un air agressif ou goguenard, qu’il prenait plaisir à démolir et à plonger dans l’inquiétude. C’était pour lui un pouvoir, tout nouveau, dont il n’avait pas encore bien exploré les limites ni clairement compris les responsabilités. Arthur lui avait demandé la veille :
« Faut que tu te trouves un blaze, quelque chose de ronflant, qui fasse exotique, le Sorcier vaudou ou un truc dans ce genre. Comment tu veux t’appeler ? Ben, parle… Puisque tu fais des prophéties ?
— Le Prophète ?
— Ça suffit pas. Faut que tu aies l’air de venir de loin. Tu comprends, si tu dis que tu es du quartier, ça fait pas sérieux… le Prophète de Pigalle ! Alors, d’où tu veux venir ?
— De Cascaïs.
— C’est où, ça ?
— Au Portugal, pas loin de Lisbonne, près d’Estoril.
— Y a des mages dans le coin ?
— Non. Mais c’est un endroit où je suis passé, une fois. J’avais eu envie de m’arrêter, pour y vivre.
— Va pour Cascaïs ! Eh ! Louise ! Écoute ça ! Le Prophète de Cascaïs ! Ça sonne bien, non ? Sacré Hilaire ! »
Entre deux consultations, Kalwozyac sortait ses bouquins de sa robe indienne — devant l’insistance de son associé, il avait dû sacrifier à ce folklore ridicule — et se perfectionnait dans son art, si l’on pouvait baptiser ainsi ce qui n’était à ses yeux que sophisme et supercherie. Par jeu, oubliant volontairement son sens inné de la psychologie, il lui arrivait d’établir des cartes du ciel d’une façon mathématique, évitant d’interpréter quoi que ce soit pour mieux traduire ce que révélait symboliquement la position des planètes. Comme un tourneur sur métaux se désintéressant de son travail, mais l’accomplissant tout de même mécaniquement, sans rien y mettre de lui, en pensant à autre chose. Il faut dire que, pour ses débuts d’extra-lucide, il avait trouvé des cobayes idéaux, militaires en goguette, bonnes bretonnes en perdition, quinquagénaires torturées par les démons de la ménopause, visages anonymes du quartier. Selon son caprice ou le nombre de ses visiteurs qui ne cessait de s’accroître — il se lançait dans des développements plus ou moins prolongés sur les trois thèmes clefs, argent, amour, santé, mamelles de toute activité divinatoire. Il fut étonné de la vitesse à laquelle se répandait sa réputation, portée comme un incendie par la publicité de bouche à oreille. On vint le voir du XVIe, on lui écrivit de Roubaix, on le pria à Bruxelles. Au fur et à mesure que grandissait sa « science », il constata un changement dans son comportement, qu’il était trop subtil pour ne pas en relever l’ironie. Il se surprit un jour à critiquer un « confrère » dont on lui vantait les mérites, en l’attaquant sur un point de technique pure — dans ce cas précis, une boîte d’allumettes renversée sur une table, servant de support à la voyance : en quoi ces allumettes, qu’il ne prenait pas au sérieux, étaient-elles plus ridicules ou inefficaces que des cartes, une tache d’encre, une boule de cristal ? Il se trouva grotesque mais fit preuve d’humour, riant de lui-même pour avoir relevé ce détail présumé faux dans un système qui ne l’était pas moins dans sa totalité, et dont il niait systématiquement l’existence. Un autre incident de ce genre lui fit comprendre la force de l’engrenage. Louise, la grosse Louise, parfaitement au courant des origines du bluff, vint pourtant le supplier, en cachette d’Arthur, de lui faire un petit « tour de tarots ». Comment était-il possible que cette matrone, rationnelle s’il en fût, se laissât prendre au piège dont elle avait elle-même posé les collets ?
Hilaire, abasourdi, en tira un second principe : il suffit de se dire prophète, et d’en revêtir les accessoires, pour le devenir réellement. Ce qui lui serrait le cœur par-dessus tout, c’était de voir des êtres dont il respectait l’intelligence et le savoir se soumettre eux aussi, comme ses crémières, aux lois de son verbe, comme si soudain leur esprit critique, parce qu’ils étaient concernés, ne leur servait plus de garde-fou contre le délire de leurs désirs infantiles : argent, santé, amour. Il reçut avec un étonnement peiné des hommes d’affaires prospères et des politiciens en herbe, venus bien humblement lui soumettre leurs dossiers, attendant son verdict pour y apposer leur signature dont dépendaient de grosses sommes d’argent, des barrages hydroélectriques, la ruine des uns, la fortune des autres. Parfois, il avait envie de les prendre par l’épaule et de les secouer, leur crier qu’ils étaient fous de le croire, de faire dépendre le réel qui leur appartenait des phantasmes de leurs superstitions. Il se taisait pourtant, fourrant avec colère sous sa robe les billets qu’on lui tendait, enrageant de recevoir des compliments pour sa clairvoyance et ses augures. Il n’arrivait pas à croire que l’humanité fût sous la coupe de tels meneurs, incapables eux-mêmes de se diriger seuls, de décider seuls, flouée par de telles élites, plus enfantines encore que leurs propres enfants au point que lui, qui n’était rien, prenait barre sur eux, qui pouvaient tout.
Survint le premier événement, qui faillit lui faire admettre, sinon comprendre, le point de vue de ces irresponsables. Pour un gros industriel de Bordeaux, il avait dessiné une carte du ciel, traçant dans un cercle à grands coups de couleurs, selon l’usage, les périodes fastes et néfastes, vert et rouge, jaune et bleu, selon qu’elles bénéficiaient ou non de la protection des astres. Un jour entre tous lui paraissait contraire, le 9 février, où tous les aspects planétaires de son client — un certain Michel Jurvilliers — lui semblaient en dissonance. Surtout, lui écrivit-il, ne prenez pas l’avion ce jour-là. Dix jours plus tard, au moment où il lisait dans le journal daté du 10 février Déraillement du Paris-San Remo, et le nom de la seule victime, Michel Jurvilliers, il recevait un mot de lui, posté la veille de Marseille : Absolument obligé de me rendre en Italie, je repense à votre conseil, éviter l’avion : je prends donc le train dans une heure. Bravo pour votre travail, il est étonnant d’exactitude !… Hasard…