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« Nous allons tous en prendre. Cette soupe est un vrai régal ! »

Pas fou, il servit d’abord ses proches voisins et fit circuler la soupière. Chacun se retrouva en tête-à-tête avec le liquide rougeâtre et suspect.

« Messieurs… »

Sous l’œil aigu et attentif du Grec, il plongea bravement sa cuillère dans son assiette. Surmontant une nausée, il porta la bisque à ses lèvres et avala, maudissant le dieu des affaires qui lui infligeait un supplice pareil. Les uns après les autres, ses alliés l’imitèrent. Quand les assiettes furent vides, Satrapoulos prit la parole :

« Tant pis pour le reste du dîner ! Je suis désolé. Je vous propose d’aller continuer notre repas chez Maxim’s. »

La Menelas refusa de se joindre à eux. Elle avait un teint de plâtre. Elle s’affala dans un énorme canapé en cuir et lapa la moitié d’une bouteille de whisky, à petites gorgées, en faisant la grimace.

Deux heures après, le Grec était de retour, furieux. L’affaire était ratée. Il s’était montré agressif, intransigeant et avait refusé d’accompagner les Australiens qui avaient voulu finir leur soirée au Crazy Horse. Il attaqua sans préambule :

« C’est intelligent ! Tu m’as fait louper dix millions de dollars ! »

Bien qu’éméchée, la Menelas se rebiffa :

« Comment oses-tu ?… On ne m’a jamais traitée de la sorte ! »

Bientôt, les injures des bas quartiers d’Athènes volèrent sous le lustre en cristal du grand salon. Excédée, Olympe prit son manteau et hurla :

« Je fous le camp ! »

Au lieu de la retenir, le Grec, oubliant qu’ils devaient se marier le lendemain, aboya en écho :

« C’est ça ! Et pisse dans la soupe ! »

Au moment où la porte claquait, la sonnerie du téléphone retentit. Socrate la négligea, se proposant d’aller finir la nuit au George V. Il n’avait plus remis les pieds au Ritz depuis la mort de sa mère.

Peut-être même, en buvant un verre dans une boîte, trouverait-il des filles trop heureuses de venir lui calmer les nerfs à domicile. La sonnerie du téléphone insistait, lancinante. Avec colère, il alla décrocher :

« Oui ? Quoi ? »

Au bout du fil, une voix flûtée de petite fille inquiète :

« C’est moi…

— Peggy ! Mais d’où appeliez-vous ?

— New York… Socrate, c’est affreux ! Il faut absolument que vous fassiez quelque chose pour moi !

— Tout ce que vous voudrez, Peggy ! Je vous écoute.

— Il faut absolument que vous m’épousiez. »

Il considéra l’appareil d’un air ahuri, comme si sa contemplation eût pu lui fournir les réponses aux questions folles qui se pressaient dans sa tête… Il bredouilla…

« Pardon ?

— Épousez-moi ! J’ai dit à ma belle-famille que nous allions nous marier… Il faut le faire, Socrate ! »

Il déglutit avec peine :

« Mais, Peggy…

— Vous acceptez ?

— Je…

— Socrate, c’est très grave… J’ai pris mes responsabilités… Prenez les vôtres !

— Eh bien…

— Socrate, mon chéri, oui ou non ?

— Mais oui, bien sûr !…

— Quand ?

— Attendez, je vous entends mal… »

Il avait très bien entendu. Elle répéta :

« Quand ? »

Il tenta d’avaler sa salive qui restait bloquée dans sa gorge :

« Quand vous voudrez.

— Oh ! Socrate ! Vous êtes merveilleux ! Vous m’avez compromise, vous savez ! Tout le monde est au courant ! Toute la famille Baltimore… Nut aussi !

— Ah ! Nut aussi…

— Chéri, j’arrive !

— Où ça ? bégaya-t-il.

— À Paris ! Il faut que nous parlions de tout cela dans le détail… Nous avons tellement de questions à régler ! Il faut que nos avocats se rencontrent !

— Peggy ?…

— Oui ?

— Êtes-vous sérieuse ?

— Oui ! Je vous aime. Je veux vivre avec vous.

— Peggy…

— Oui ?

— Moi aussi.

— Oh ! mon amour, j’arrive !

— Je téléphone immédiatement à New York pour qu’on mette un avion à votre disposition…

— Chéri, vous pensez à tout !

— Peggy !

— Oui ?

— Je vous aime.

— Ne bougez pas, j’arrive ! »

La communication fut coupée. Pensivement, le Grec desserra le nœud de sa cravate. Il se servit un whisky et s’assit à l’endroit même où il avait trouvé la Menelas quand il était rentré de chez Maxim’s. Tout allait trop vite, même pour lui… Malgré ce que lui avait laissé entendre le Prophète, il n’avait pas douté un instant qu’il serait le mari de la Menelas dès le lendemain. Mais la Menelas était partie. Il la connaissait assez pour savoir qu’elle ne reviendrait pas de sitôt, jamais peut-être. Et Peggy s’était manifestée… Peggy l’inapprochable, Peggy l’unique pour laquelle il avait pris des leçons d’hypnose, Peggy qu’il avait sautée dans son bateau comme n’importe quelle putain. Il s’en souvenait maintenant… Au moment où son propre plaisir allait le submerger, il lui avait craché dans la gueule sans savoir pourquoi, sans comprendre que ce geste le libérait en rendant à la « Veuve de l’Amérique » des dimensions humaines, charnelles. Elle lui avait demandé :

« Socrate ?… Pourquoi ?… »

Ne sachant quoi répondre, il avait éclaté d’un rire vainqueur, le rire du mâle qui a soumis la femelle. Mais de là à envisager qu’elle puisse un jour devenir sa femme ! Il jubila à l’idée de tous les nouveaux ennemis que ce mariage allait lui attirer. L’homme le plus riche du monde n’épouse pas impunément la femme la plus célèbre de la terre ! Il imagina avec délectation la tête de Kallenberg, ce pauvre Kallenberg qui, en amour et en affaires, devait se contenter de ses restes : comment encaisserait-il la nouvelle ? Sous le coup de cette émotion trop forte, peut-être aurait-il le bon goût de crever ? Quant à Achille et Maria, qu’ils se méfient ! Le Grec ne supporterait pas de leur part la plus petite réticence ! Mieux, s’ils étaient normaux, ils ne pourraient qu’être fiers d’un père de soixante-deux ans capable encore de séduire le numéro un de la planète. Pour peu que Dieu soit indulgent, Socrate pouvait espérer atteindre, en se soignant bien, l’âge de cent ans. Plus peut-être ? En tout cas, cela lui laissait un minimum de vie de trente-huit années ! Fantastique ! Étourdi de bonheur, il médita sur ce qui lui arrivait. À peu de chose près, c’était une version améliorée du nez de Cléopâtre : des loufiats en révolte pissent dans une soupière et le destin vous prend par la main pour vous emmener haut, très haut, aux limites de l’impossible.

33

Le Grec est dans son bureau. Seul. Il marche de long en large et parle à haute voix en direction des deux grands fauteuils en cuir qui font face à sa table de travail. Parfois, sa main droite, enfouie dans sa poche, se crispe sur la liasse de billets. Il se fait véhément, affirme, prouve, ironise. Il ponctue son discours de coups de poing rageurs sur les objets qui sont à sa portée. Pourtant, dans les fauteuils, il n’y a personne. Le Grec répète. Chaque fois qu’il s’apprête à jouer une partie, il en envisage toutes les possibilités et mime la scène à haute voix pour des interlocuteurs absents. Il joue leur rôle, il s’attaque et se défend dans des feux croisés de demandes et de réponses qui, tour à tour, l’embarrassent et qui, tour à tour, trouvent leur solution. Maintenant, il n’a plus rien à dire, ses vis-à-vis invisibles sont convaincus. Il décroche son téléphone intérieur :