« Prince, les raisons que vous invoquez sont si nobles, si rares et si inattendues, que je me sentirais coupable de ne pas vous éclairer. Voyez-vous, l’homme avec qui vous me mettez en balance a épousé la sœur de ma propre femme. C’est dire que je le connais bien. Je crains, si vous lui donnez la préférence, que vos partisans apprennent des choses déplaisantes sur lui, qui risqueraient de discréditer votre choix.
— Quelles choses ? »
Barbe-Bleue fut pris de court. Jusqu’à cet instant, la conversation avait plané sur les purs sommets de la rhétorique ; et voilà que le vieux forban le poussait à des cancans.
« Eh bien… les femmes… »
En souriant, Hadj Thami el-Sadek lui lança, le regardant droit dans les yeux :
« Si l’amour des femmes était un péché pour les Occidentaux, alors, vous seriez aussi un pécheur. »
Kallenberg fut désarçonné : il ne s’attendait pas à ce que cet Arabe illuminé ait fait prendre des renseignements sur lui, et soit au courant de ses petites manies. Il fallait trouver autre chose, de plus musclé. Il eut une illumination : comment n’y avait-il pas songé plus tôt ? Il prit un air songeur et dit :
« Ce n’est pas aux femmes que je fais allusion, mais à la femme. Je m’explique. À Londres, des journalistes sont venus me voir. Ils souhaitaient publier un reportage sur la seule femme qui soit vraiment digne de respect : une mère. Or, Satrapoulos laisse la sienne mourir de faim. Il ne l’a pas vue depuis trente ans, refusant de lui verser la plus petite obole. Si la nouvelle se répand, si le scandale éclate, il y aura, même dans les milieux financiers, des braves gens qui s’en indigneront. Les journaux du monde entier reprendront la nouvelle. Satrapoulos n’a pas que des amis (là, il allait peut-être un peu trop loin ?). Ses coups de bluff déplaisent à beaucoup de gens sur la planète. Il suffit d’un rien pour qu’une campagne se déclenche contre lui. Si elle a lieu, il sera discrédité. Et avec lui, ses proches.
— Vous dites que ce reportage est déjà fait, ou qu’on a l’intention de le faire ?
— Il est déjà fait : j’ai vu les photos de cette malheureuse créature.
— Pourriez-vous me les faire tenir ?
— Il faudrait que je retrouve ceux qui me les ont apportées.
— Pour un homme ayant votre abattage, ce doit être un jeu. Montrez-les-moi simplement. Ensuite, nous aurons une nouvelle conversation. »
Quand Kallenberg se jeta dans son avion, il avait la tête bourdonnante. Il avait vaguement entendu parler, comme tout le monde, de cette mère invisible mais toujours vivante, menant quelque part dans les montagnes grecques une existence d’indigente. Mais était-ce bien vrai ? L’histoire n’appartenait-elle pas à la légende de S.S. ? Et si elle était authentique ?
Pour s’en assurer, Barbe-Bleue pensa immédiatement à Raph Dun, un pique-assiette insignifiant de la jet society, vivant au-dessus de ses moyens, mais parvenant à être partout, à se glisser dans tous les coups. Il se souvenait de lui parce que, au cours d’un cocktail, il avait eu le culot de prier Kallenberg de le rejoindre chez lui, au Ritz, pour y vider quelques verres avec des amis. Herman aurait refusé, bien sûr, n’eût-ce été la fabuleuse créature que Dun avait à ses côtés ce soir-là. Il était allé à la soirée et avait eu la fille, complaisamment fourrée dans son lit par les soins de ce petit name dropper. À trois ou quatre reprises, dans des endroits étonnants et qu’il aurait cru mieux protégés, il l’avait rencontré de nouveau, et ce petit minable s’était comporté envers lui d’une manière horripilante, comme s’ils étaient complices. Arrivé au Hilton de Djibouti, Kallenberg téléphona immédiatement à son bureau de Paris pour qu’on mette la main sur Dun et qu’on le lui amène. Le lendemain, les deux hommes se retrouvaient à Londres. Kallenberg, affichant une amitié débordante, avait demandé au journaliste s’il était capable de se montrer discret sur l’origine de ses informations. L’autre avait eu un joli mouvement de bras sur son cœur.
« Voilà, avait précisé Barbe-Bleue en baissant le ton, confidentiel, je peux vous donner un scoop mondial… »
Il avait expliqué l’histoire, justifiant son comportement — après tout, le Grec était son beau-frère — par une horrible vacherie que ce dernier aurait commise à son égard, et dont il voulait tirer revanche. Dun avait marché comme un seul homme, grisé par cette entourloupette commise avec un allié aussi considérable.
« Bien entendu, avait ajouté Barbe-Bleue d’un air négligent, je prends tous vos frais à ma charge. Sachez d’abord si Mme Satrapoulos est toujours en vie. Si oui, je veux tout savoir sur elle. Vous pensez bien que j’aurais pu confier ce travail à mes détectives, n’était-ce la discrétion absolue nécessitée par l’entreprise, et la confiance totale que je place en vous (fermez le ban !). Quand vous serez en possession de ces documents, apportez-les-moi. Je vous dirai ce qu’il convient d’en faire. Peut-être ne vous permettrai-je pas de les publier tout de suite, mais soyez certain que vous ne perdrez pas le fruit de votre travail. »
Trois jours après l’entrevue, Dun avait la réponse : oui, la veille était en vie, dans un village perdue, oui, il l’avait vue, de ses yeux vue. Après cette mission de reconnaissance, il suffisait de lâcher les spécialistes. C’était chose faite depuis la veille. Dun, très excité, lui avait téléphoné pour lui apprendre la nouvelle. Il avait en sa possession un fantastique dossier de photos, et des révélations inouïes, enregistrées sur une bande qu’il avait immédiatement déposée dans le coffre de sa banque, ainsi que les clichés. L’événement était grandiose et, en y pensant, en évoquant ces documents que son secrétaire privé, dépêché à Paris, lui apporterait le lendemain matin en main propre, dans une serviette scellée, Kallenberg ne put s’empêcher de saliver littéralement. Certes, sa femme était une conne ; certes, la nature lui avait joué un tour sous un rapport précis, mais cette victoire en vue, ce triomphe, allait compenser bien des humiliations. Il y avait trop longtemps que S.S. méritait une leçon : il la recevrait demain soir, 13 août. Quel Noël ! En tout cas, pour Barbe-Bleue, le plus beau de sa vie. La tête du Grec, lorsque Herman déposerait les photos de sa clocharde de mère dans ses sabots ! De joie, Kallenberg décrocha du mur son petit préféré, une Lucrèce de Cranach se perçant le sein d’un poignard, et l’embrassa, promenant le bout de sa langue sur le minuscule téton sanglant.
Quoi qu’il puisse faire, Satrapoulos était coincé : s’il osait maintenir ses prétentions à l’affaire, malgré la menace de publication des documents, le scandale lui fermerait la porte de Hadj Thami el-Sadek. Il avait donc tout avantage à l’étouffer et, par voie de conséquence, à le laisser, lui, son beau-frère, traiter à sa place avec l’émir. Il n’y avait pour Satrapoulos aucune alternative : le marché lui échappait, il était coulé. Par ailleurs, Kallenberg n’ignorait pas que, en vue de ce pactole, il avait passé commande de trois pétroliers géants à des chantiers norvégiens : comment allait-il se relever d’un coup pareil ? À moins de les charger de bananes, ses bateaux étaient condamnés à rester à quai. L’idée fit hurler de rire Barbe-Bleue. Il se figea soudain car un éclair prémonitoire le frappa avec la force de l’évidence : désormais il ne lui restait plus qu’à éliminer sa propre belle-mère, la grosse Médée, pour être le premier, pour régner sans partage sur toutes les mers du monde. Le souvenir de la putain l’envahit, chaud encore. Il décrocha le téléphone et sonna dans la chambre d’Irène : elle ne répondit pas. Parfait, libre à elle ! Il allait lui montrer comment un seigneur réveille une épouse rétive !