Je laisse s’écouler vingt secondes avant de me relever. Maintenant c’est bonnard : elle m’a dépassé. Il s’en est fallu d’un poil de cul de rosière qu’elle me retapisse. Elle sortait de la petite arrière-salle du bistrot, là où l’on traite les habitués désireux de claper tranquille. Elle est en compagnie d’un bellâtre à cheveux bas, du genre masseur mondain pour vieilles peaux arthritiques.
— Qui est-ce ? demande M. Blanc.
— En plein Gouzi du crapaud tu es obligé de me poser cette question ?
— La duchesse ?
— Gagné ! Tu participeras à la demi-finale !
Je visionne la silhouette massive de Catherine de Sanfoyniloix. Elle charrie un vison qui la fait ressembler au bonhomme Michelin. Tiens, c’est vrai : on ne le voit plus beaucoup, cézig. Le juge-t-on périmé ? Moi, j’aimais bien le rencontrer au hasard des garages, dodu et rigolard, Martien d’avant le déferlement des B.D. cosmiques. Il subsiste encore timidement sur les guides, ce gentil monstre de mes enfances. Juste à l’état de rappel, de clin d’œil. La vie use.
Quand j’étais mouflet, je croyais que tout ce qui m’entourait était là pour l’éternité : papa, les maisons basses, les petites routes, les épiceries où l’on vendait des pichets de faïence, mes bonnes amies, ma propre gueule. J’avais alors la notion du « toujours ». Mais ça n’a pas duré lulure. Mon dabe est mort, on a démoli notre vieux quartier pour bâtir des casernes, les petites routes ont été happées par des nœuds de communication pleins d’échangeurs et de présélections. Mes bonnes amies sont devenues des dames avec des gosses et des cocus, des toilettes et des varices, des vacances à l’île Maurice et des gâteries aux ovaires. Et moi…
Moi ? J’ose pas te dire. Regarde ! Tu sais que j’ai été un petit garçon ? Comment ? Ça se voit plus du tout ? Ben alors c’est que c’est vraiment râpé ! La page est tournée. On continue, vaille que vaille. Ailleurs, autrement, à cloche-pied !
— Je la suis ? demande Jérémie.
— Si tu le sens…
Il se lève et file sans ajouter une syllabe. Il a comme une allure sournoise quand il se trouve sur le sentier de la guerre, mon pote noir. Tu dirais un fennec. Sans blague, M. Blanc, c’est un renard dans son genre. Un pilleur de poulaillers.
LE TOUTOU
En vrac !
Les deux mots me turboulent.
En vrac. C’est d’une affaire en vrac que je m’occupe. J’avais une petite copine friponne, fille à papa bourrée d’osier, de diams et de fourrures (et je te passe son Aston Martin qui devait valoir le prix de notre pavillon de Saint-Cloud), dont la boîte à bijoux était la chose la plus spectaculaire qu’il m’ait été accordé de voir. Elle fourrait toute sa joncaille pêle-mêle dans sa boîte à malice. Quand elle puisait dedans, une énorme grappe d’or et de gemmes venait. Y avait des sautoirs de perles, des colliers d’or, des bracelets de saphirs ou de rubis, des broches de diamants, des bagouzes de tous les styles, porteuses de toutes les pierres possibles. Les bagues se détachaient de la grappe, comme des petits fruits verts, jaunes ou rouges. Laetitia les ramassait après avoir sélectionné ses parures du jour. Et puis elle refoutait l’ensemble dans son coffret.
Quand elle franchissait une douane et qu’on lui faisait déponner sa valdingue, les douaniers restaient cois devant cet amoncellement et renonçaient à l’explorer. Ils pensaient que ça ne pouvait qu’être du toc. Leur madame conservait précieusement sa bague de fiançailles dans son écrin et ils ne pouvaient concevoir que ce tas de bijoux fût vrai.
Eh bien, pour t’en revenir, l’affaire, c’est un peu la boîte d’abondance de Laetitia. Ça se tient tout par la perruque. C’est entremêlé. Ça forme essaim. Dans un même lieu, tu trouves plusieurs protagonistes. Dans ce putain de restau, par exemple, tu as Eloi Salique, Philippe de Tramontane, la dusèche. C’est beaucoup, non ?
Le patron est encore dans les ultimes « douloureuses ». Il additionne avec une machine à calculer, mais vérifie en comptant de tête. Il se gaffera toujours de la technique, ce gnace. Il a davantage confiance en sa tronche. Il sait qu’elle vaut pas celle d’Einstein, mais il fait avec !
— Vous avez du beau monde comme clients, lui fais-je.
Il relève son sourcil droit afin de m’envisager en plus grand.
— Oui, dans l’ensemble, il admet en fausse modestie.
— Mazette ! poursuis-je. La duchesse de Sanfoyniloix, l’épouse du physicien !
— Où ? Où ? il demande en détronchant son buste de tortue d’eau sur la salle.
Donc, il ne connaît pas la Gravosse.
— La forte dame en vison qui vient de sortir avec un gars brun, le calmé-je.
Le taulier en bave des capsules de Badoit.
— Elle est duchesse ?
— C’est bien ainsi qu’on nomme l’épouse d’un duc, non ?
— Putain ! Il se met bien, Albert.
— Le gars qui l’accompagnait ?
— Oui.
— Vous le connaissez ?
— C’est un habitué ; le toiletteur de chiens du boulevard de Strasbourg. « Au Caniche Elégant », ça s’appelle.
Je me retiens de le questionner plus avant, inutile d’éveiller la suspicion dans ce cœur simple.
— Je reviendrai, promets-je, votre bouffement est de première.
— Merci, ça fait plaisir. Et vous savez : c’est Mme Bonpied, mon épouse, qui est au piano ! (Puis, repris par le sujet initial, de murmurer :) Albert, avec une duchesse ! On aura tout vu !
— Mathias ?
— Non, ici Burnambois, son assistant, monsieur le commissaire. Mathias est sorti.
Voilà qui ne lui ressemble pas.
— Ecoute, gamin, j’ignore ce que tu es en train de faire, mais tu le laisses quimper. Il me faut, dans l’heure qui suit, un « complet » sur un mec prénommé Albert, qui a une boutique de toilettage de cadors, boulevard de Strasbourg : « Au Caniche Elégant ». Je te rappelle dans soixante minutes.
Profitant de ce que je me trouve dans une cabine, je réengage ma carte magnétique dans la fente pour appeler Laure Ambard dans sa maison d’édition « concurrente ». Il est infréquent que les attachées de presse soient dans leur bureau et cependant Laure me répond illico. Voix sophistiquée, un rien pimbêche, avec des « a » écrasés comme des merdes de chien sur les trottoirs. Quand je me fais connaître, elle procède à un changement sonore immédiat :
— San-Antonio ! Vous ne me croirez pas si je vous dis…
— Que vous pensiez justement à moi ?
— Parole ! Sur la mémoire de ma grand-mère !
Je ne sais pourquoi ce serment m’émeut. Laure est à l’âge des deuils supportables, seuls les grands-dabes vous lâchent, ayant fini de manger leur soupe ! Les gros viennent ensuite, quand on a fait l’apprentissage du chagrin surmontable.
— L’autre soir, au cours de notre petit dîner, ne m’avez-vous pas dit que vous possédiez un chien ?
— Si, pourquoi ?
— Un caniche ?
— Nain.
— Vous accepteriez de me le prêter pour une ou deux heures ?
— Quelle idée ! On ne prête pas un chien, sinon pour une saillie.
— La saillie, je m’en charge ; il se trouve que j’ai besoin d’un toutou à faire toiletter.
— Mais Foufou l’a été la semaine dernière !
— Je suis certain qu’un léger rafraîchissement ne lui fera pas de mal. Vous n’allez pas me refuser ce service, mon cœur de velours ?
Non, elle va pas me refuser ; alors on se donne rendez-vous tout de suite rue de Verneuil. Le premier arrivé attendra l’autre.