- Suivez-moi, dit-il.
L'escalier permettait d'accéder directement au bureau d'Anicet. La lumière pénétrait à peine à travers les vitres en cul de bouteille.
L'ameublement était spartiate : en face de la fenêtre, une grand table de bois brut, comme on en trouve dans les réfectoires des monastères, aux murs des étagères croulant sous des centaines de livres et de dossiers. Comment est-il possible de s'y retrouver dans un pareil désordre ? se demanda Soffici.
- Alors, que voulez-vous ? répéta Anicet sèchement après avoir fait asseoir l'intrus sur une chaise inconfortable avec un dossier qui lui entrait dans le dos.
- J'ai en ma possession une chose minuscule, commença Soffici après avoir pris place. Une chose qui pourrait permettre de vérifier l'authenticité du suaire de Turin, de celui-là même que vous conservez ici, au château de Layenfels.
- Vous voulez parler de ce petit bout d'étoffe qui a été découpé il y a quelques années par cet escroc ?
Anicet se pencha par-dessus son bureau, avec un sourire aux coins des lèvres, et soupira :
- Gonzaga ! Le diable de pourpre.
- Gonzaga n'a rien à faire dans tout cela, rétorqua Soffici d'un air pincé. Il ne sait même pas que je suis ici. Depuis mon enlèvement, tout le monde me croit disparu.
- Et votre grosse cylindrée ?
- La voiture de fonction du cardinal secrétaire d'État ! Dans certains milieux, c'est un jeu d'enfant d'échanger une plaque minéralogique contre une autre.
Anicet commençait à se poser des questions : n'avait-il pas sous-estimé ce Soffici ?
- Vous prétendez donc le plus sérieusement du monde que vous êtes en possession de cet échantillon d'étoffe provenant du suaire de Turin.
- Exactement.
Le visage d'Anicet s'éclaira à nouveau d'un sourire ironique.
- Dommage que Gueule-brûlée prétende exactement la même chose.
- Gueule-brûlée est mort. Son cadavre a été retrouvé au fond du bassin de la fontaine de Trevi.
Anicet avala sa salive. Les idées se bousculaient dans sa tête. Il passa la main sur son visage, comme pour effacer certains souvenirs.
- Est-ce vrai ? demanda-t-il d'une voix qui manquait subitement d'assurance.
Soffici avait prévu cette question. Il tira de son veston une coupure de journal qu'il mit sous le nez du chef de la confrérie. Anicet jeta un coup d'œil sur le document, puis hocha la tête.
- Une crapule de moins sur cette terre, remarqua-t-il sur un ton sarcastique. Ce n'est pas une grosse perte.
La froideur de la pièce sombre et humide coïncidait à merveille avec celle d'Anicet.
- À présent, me croyez-vous ? reprit Soffici. Gueule-brûlée était un gangster qui ne reculait devant rien ; il a proposé à quelqu'un d'autre le morceau d'étoffe. Il voulait me doubler, alors que c'est moi qui avais tout organisé. C'était, bien sûr, inacceptable.
Contrairement à son habitude, Anicet avait gardé le silence.
- Alors, pour Gueule-brûlée, c'est vous qui avez...
- Qu'allez-vous penser là ! coupa Soffici. Non, il a été en quelque sorte victime d'un accident du travail.
Anicet haussa les épaules. Il ne voulait pas le savoir, de toute manière. Il parut subitement inquiet :
- Avez-vous la chose ? demanda-t-il sur un ton pressant.
Un sourire arrogant passa sur le visage du monsignor. Il savait que son interlocuteur finirait par poser la question. Il savoura pleinement cet instant. Désormais, c'était lui le chef, et il eut même l'impression qu'Anicet rapetissait derrière son bureau.
- Quelle idée, finit-il par répondre. J'ai pris des dispositions afin de pouvoir envisager toutes les éventualités qui se présenteraient.
- Je ne comprends pas, qu'entendez-vous par là ?
- Croyez-vous sérieusement que je porterais ce précieux objet sur moi, dans ma poche ? On a bien vu avec Gueule-brûlée à quoi une telle insouciance pouvait mener.
- Je comprends.
Anicet éprouvait de plus en plus d'admiration pour cet ecclésiastique dont il n'avait pas mesuré l'envergure auparavant. Bien qu'il n'espérât pas de réponse, il posa toutefois la question :
- Et où se trouve l'objet à l'heure qu'il est ?
- Il est légitime que vous me posiez la question, mais n'attendez pas de réponse de ma part. Par contre, je vais me permettre de vous interroger : pourquoi cette chose minuscule a-t-elle autant d'importance pour vous, alors qu'il ne s'agit que d'une infime partie du linceul qui se trouve de toute façon en votre possession ?
Anicet fit une grimace, qui prouvait que Soffici avait visé juste.
- Ça, monsignor, je ne peux vous le dire. Si je vous répondais, je vous précipiterais, vous, notre sainte mère l'Église, ainsi qu'un milliard de ses fidèles, dans le désarroi et le désespoir. De par leur vocation, les Fideles Fidei Flagrantes savent des choses que le reste du monde ignore. Vous comprenez ?
Les deux hommes gardèrent le silence pendant un long moment. Soffici réfléchissait au sens du discours grandiloquent d'Anicet. Et ce dernier réfléchissait au moyen de trouver la faille chez cet infâme monsignor.
- Au fait, avez-vous la preuve de l'authenticité de votre recel ? Vous ne pouvez pas me tromper, j'ai vu de mes propres yeux comment on falsifiait ce genre de choses.
Avec une nonchalance qui frisait la provocation, Giancarlo Soffici tira de la poche de son veston l'enveloppe contenant les négatifs qu'il tendit à Anicet par-dessus la table.
Anicet avait consacré suffisamment de temps à l'étude du saint suaire pour reconnaître immédiatement cette preuve d'authenticité. Il leva à plusieurs reprises les deux négatifs pour les observer dans la lumière qui filtrait timidement à travers des vitres ; il les superposa et les examina en plissant les yeux.
- Félicitations ! finit-il par concéder. C'est un travail absolument parfait !
- Je préfère m'en tenir à la vérité, rétorqua Soffici. Ce n'est pas moi qui ai pris ces photos. C'est Gueule-brûlée. Je n'y suis pour rien.
Anicet ne releva pas la phrase, du moins, il fit celui qui n'avait pas entendu. Après un long moment de réflexion, il s'éclaircit longuement la voix.
- Vous ne voulez vraiment pas me dire où vous avez caché ce précieux objet ?
- Non, je ne vous le dirai pas, répondit Soffici, presque offusqué. Je sais de par ma vocation des choses que le monde ignore. Vous me suivez ?
Anicet ne se départit pas de son calme. Mais, intérieurement, il bouillonnait de colère. Personne dans la confrérie, pas même le professeur Murath, n'avait jamais osé se conduire ainsi envers lui. Il faudrait éliminer ce type. L'idée lui traversa subitement l'esprit. Il faudrait le précipiter dans le vide, du plus haut du donjon. Mais il se calma : il ne fallait pas risquer que le précieux bout de tissu ne disparaisse à jamais.
- Soit, monsignor. Parlons argent, alors. Car c'est bien ce qui motive le zèle que vous déployez dans cette affaire, non ?
- En effet, répondit Soffici avec une sincérité désarmante. Il faut que vous sachiez que je ne retournerai pas au Vatican. J'ai décidé de troquer la soutane contre un costume Cardin.
- Ah bon.
- Oui, exactement. J'ai déjà pris des contacts en Amérique du Sud. Là-bas, il existe des résidences communautaires de luxe, qui accueillent des religieux qui ont jeté la soutane ou la bure aux orties. Malheureusement, la vie est assez coûteuse dans ces hôtels réservés à une clientèle bien déterminée. Mais vous n'êtes pas sans le savoir !
Anicet avait l'air totalement écœuré.
- Alors, combien ?
- Disons...
Soffici leva les yeux vers le plafond comme si une affreuse prédiction venait d'y apparaître, comme ce fut le cas pour le roi Balthazar à Babylone, lors du banquet qu'il donnait.