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Rincevent le suivit par petits bonds, en se tenant au plus près du mur. « Tu ne comprends pas ! cria-t-il. Il y a des horreurs inimaginables là-haut !

— Tu as toujours dit que je n’avais pas d’imagination.

— C’est un fait, oui, admit Rincevent, mais…»

Deuxfleurs s’assit. « Écoute, dit-il. J’attends ça depuis mon arrivée ici. Je veux dire : c’est une aventure, non ? Seul contre les dieux, tu vois le genre ? »

Rincevent ouvrit et referma la bouche quelques secondes avant de pouvoir articuler le premier mot.

« Tu sais te servir d’une épée ? fit-il d’une voix faible.

— Aucune idée. Je n’ai jamais essayé.

— Tu es fou ! »

Deuxfleurs le considéra, la tête penchée. « Tu peux parler, dit-il. Je suis ici parce que je ne sais pas quoi faire, mais tu t’es regardé ? » Il tendit le doigt vers les autres mages, en dessous, qui gravissaient péniblement les marches. « Et eux ? »

De la lumière bleue tombant d’en haut perfora l’intérieur de la tour. Le tonnerre gronda.

Les mages parvinrent à leur niveau, toussant horriblement et cherchant désespérément leur respiration.

« C’est quoi, le plan ? demanda Rincevent.

— Il n’y en a pas, répondit Wert.

— Bien. Parfait, fit Rincevent. Je vais vous laisser vous en occuper, alors.

— Tu viens avec nous, dit Panter.

— Mais je ne suis même pas un vrai mage. Vous m’avez fichu à la porte, vous vous rappelez ?

— Je n’ai jamais connu d’étudiant aussi nul, dit le vieux mage, mais tu es là et tu n’as pas besoin d’autre qualification. Viens. »

La lumière vacilla et s’éteignit. Les bruits horribles moururent, comme étranglés.

Le silence envahit la tour ; un de ces silences lourds, oppressants.

« Ça s’est arrêté », dit Deuxfleurs.

Quelque chose bougea, là-haut, sur le cercle de ciel rouge. Un objet qui tombait lentement, qui tournait sur lui-même et se déportait d’un côté à l’autre. Il atterrit sur les marches un tour d’hélice au-dessus du groupe.

Rincevent le rejoignit le premier.

C’était l’In-Octavo. Mais il gisait sur la pierre aussi mou, aussi inerte que n’importe quel autre livre ; ses pages voletaient dans le fort courant d’air ascensionnel de l’édifice.

Deuxfleurs arriva en soufflant derrière Rincevent et baissa les yeux. « Blanches, dit-il. Toutes les pages sont complètement blanches.

— Alors il l’a fait, dit Wert. Il a prononcé les sortilèges. Et il a réussi. Je n’aurais pas cru.

— Tout ce vacarme, objecta Rincevent. Et puis la lumière. Les formes. Moi, je n’ai pas l’impression qu’il ait si bien réussi que ça.

— Oh, on obtient toujours un certain nombre d’effets secondaires extradimensionnels, au cours d’une opération magique d’importance, coupa court Panter. Ça impressionne les gens, rien de plus.

— Ça ressemblait à des monstres, là-haut, dit Deuxfleurs qui se rapprocha de Rincevent.

— Des monstres ? Montrez-moi des monstres ! » fit Wert.

Instinctivement, ils levèrent la tête. Il n’y avait aucun bruit.

Rien ne bougeait sur le cercle de lumière.

« Je crois que nous devrions monter et… euh… le féliciter, proposa Wert.

— Le féliciter ? explosa Rincevent. Il a volé l’In-Octavo ! Il vous a bouclés ! »

Les mages échangèrent des regards entendus.

« Oui, bon, fit l’un d’eux. Quand tu auras progressé dans le métier, mon garçon, tu sauras qu’il y a des circonstances où l’important, c’est la réussite.

— C’est le résultat qui compte, lâcha Wert brutalement. Pas la façon d’y arriver. »

Les mages reprirent leur ascension de l’escalier en spirale.

Rincevent s’assit et fixa les ténèbres d’un œil mauvais.

Il sentit une main sur son épaule. C’était Deuxfleurs, qui tenait l’In-Octavo.

« Ce ne sont pas des manières de traiter un livre, dit-il. Regarde, il a carrément retourné et cassé le dos. Les gens font toujours ça, ils ne savent pas prendre soin des livres.

— Ouais, répondit vaguement Rincevent.

— Ne t’en fais pas, dit Deuxfleurs.

— Je ne m’en fais pas, je suis seulement en colère, fit sèchement Rincevent. Passe-moi ce foutu bouquin ! »

Il se saisit du livre et l’ouvrit rageusement d’un geste brusque.

Il farfouilla au fond de sa tête, là où nichait le Sortilège.

« Bon, gronda-t-il. Tu t’es bien amusé, tu m’as gâché la vie, alors maintenant retourne d’où tu viens !

— Mais je… protesta Deuxfleurs.

— Le Sortilège, c’est au Sortilège que je parle, dit Rincevent. Allez, retourne sur la page ! »

Il jeta à l’antique parchemin un regard furieux qui finit par le faire loucher.

« Alors je vais te prononcer ! cria-t-il, et sa voix se répercuta en écho jusqu’en haut de la tour. Rejoins donc les autres, et grand bien te fasse ! »

Il refourra le livre entre les bras de Deuxfleurs et monta l’escalier d’un pas mal assuré.

Les mages avaient atteint le sommet et disparu hors de vue. Rincevent grimpait à leur suite.

« « Mon garçon », hein ? marmonnait-il. Quand j’aurai « progressé dans le métier », hein ? J’ai quand même réussi à me balader pendant des années avec l’un des Grands Sortilèges dans le ciboulot sans devenir complètement fou, non ? » Il étudia ce dernier point sous tous les angles. « Oui, c’est bien vrai, se rassura-t-il. Tu ne t’es pas mis à parler aux arbres, même quand ce sont les arbres qui se sont mis à te parler, à toi. »

Sa tête émergea dans l’air lourd, au sommet de la tour.

Il s’était attendu à voir des pierres noircies par le feu, sillonnées de traces de griffes, voire pire encore.

Au lieu de cela, il vit les sept vieux mages debout près d’un Trymon parfaitement indemne. Trymon se retourna et sourit aimablement à Rincevent.

« Ah, Rincevent. Joins-toi à nous, tu veux ? »

Alors voilà, se dit Rincevent. Toute cette histoire pour rien. Peut-être que je ne suis vraiment pas doué pour être mage, peut-être que…

Il leva les yeux pour les plonger dans ceux de Trymon.

C’était peut-être le Sortilège qui, à force de vivre des années durant dans la tête de Rincevent, lui avait modifié la vue. Peut-être le temps passé en compagnie de Deuxfleurs, qui voyait seulement les choses telles qu’elles devaient être, lui avait-il appris à les voir telles qu’elles sont.

Mais Rincevent n’avait assurément jamais rien accompli d’aussi difficile, et de loin, dans toute son existence que de regarder Trymon sans se sentir horriblement malade ni céder à la panique et prendre ses jambes à son cou.

Les autres paraissaient n’avoir rien remarqué.

Ils paraissaient également figés sur place.

Trymon avait essayé de contenir les sept Sortilèges dans son esprit qui avait cédé, du coup les dimensions de la Basse-Fosse l’avaient trouvée, leur brèche. Fallait être bête pour s’imaginer que les Choses allaient débarquer au pas cadencé par une sorte de déchirure dans le ciel, mandibules et tentacules au vent. C’était dépassé, ces histoires-là, bien trop risqué. Même les horreurs sans nom apprenaient à vivre avec leur temps.

Tout ce dont elles avaient besoin, c’était une tête où pénétrer.

Les yeux de Trymon n’étaient que deux trous vides.

La révélation transperça l’esprit de Rincevent comme un poignard de glace. Les dimensions de la Basse-Fosse tenaient de la garderie d’enfants en regard de ce que les Choses étaient capables de commettre dans un univers ordonné. Les gens avaient soif d’ordre, eh bien, ils allaient en avoir, de l’ordre : celui du tour de vis, la loi immuable des lignes droites et des chiffres. Ils allaient en baver…