Des griffes ou des serres lui tracèrent des sillons chauffés à blanc dans le dos et quelque chose lui mordit l’épaule, mais il trouva une poignée de tubes mous au milieu de tous les poils et écailles et il les pressa violemment.
Un bras hérissé de piquants l’envoya rouler au loin dans la poussière noire et cendreuse.
Instinctivement, il se mit en boule, mais rien ne se produisit. La charge furieuse qu’il attendait ne vint pas, et lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit la créature s’éloigner clopin-clopant en perdant divers liquides en cours de route.
C’était la première fois qu’on fuyait devant Rincevent.
Il fonça derrière elle, attrapa une patte écailleuse et tordit. La créature pépia vers lui et battit désespérément de ses appendices encore en état de marche, mais la prise de Rincevent tenait bon. Le mage se redressa et flanqua un dernier et solide coup de poing dans l’œil qui restait à la chose. Elle hurla et voulut s’échapper. Et elle n’avait qu’un seul endroit où s’échapper.
La tour et le ciel rouge revinrent dans un déclic de temps rétabli.
Sitôt qu’il sentit les dalles solides sous ses pieds, Rincevent jeta son poids de côté et roula sur le dos, à une longueur de bras de la créature forcenée. « Maintenant ! hurla-t-il.
— Quoi, maintenant ? fit Deuxfleurs. Oh. Oui. D’accord ! »
Il abattit l’épée maladroitement mais avec une certaine force ; la lame manqua Rincevent de quelques centimètres et s’enfonça profondément dans la Chose. Elle émit un bourdonnement strident, comme si Deuxfleurs avait éventré un nid de guêpes, et la mêlée de bras, de jambes et de tentacules se convulsèrent dans les affres de l’agonie. La créature roula à nouveau sur elle-même, sans cesser de hurler et de frapper les dalles de pierre ; puis elle ne frappa plus rien du tout parce qu’elle bascula par-dessus le bord de l’escalier en entraînant Rincevent avec elle.
Des craquements spongieux montèrent du trou tandis qu’elle rebondissait sur quelques marches, puis un cri lointain et décroissant quand elle chuta sur toute la hauteur de la tour.
Il y eut enfin une explosion sourde et un éclair de lumière octarine.
Deuxfleurs se retrouva alors tout seul au sommet de la tour… tout seul, à l’exception des sept mages qui semblaient toujours figés sur place.
Il était là, ahuri, lorsque sept boules de feu montèrent de l’obscurité et plongèrent dans l’In-Octavo abandonné qui parut soudain beaucoup plus intéressant, comme s’il redevenait lui-même.
« Oh là là, fit-il. Ce sont les Sortilèges, sûrement.
— Deuxfleurs. » La voix était caverneuse, comme en écho, mais on reconnaissait bien Rincevent.
Deuxfleurs suspendit son geste vers le livre.
« Oui ? fit-il. C’est… c’est toi, Rincevent ?
— Oui, répondit la voix aux accents de tombeau. Et il y a quelque chose de très important que je veux que tu fasses pour moi, Deuxfleurs. »
Deuxfleurs regarda autour de lui. Il se ressaisit. Ainsi le sort du Disque allait dépendre de lui, en fin de compte ?
« Je suis prêt, dit-il, la voix vibrante de fierté. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— D’abord, je veux que tu écoutes avec une grande attention, dit patiemment la voix désincarnée de Rincevent.
— J’écoute.
— Il est très important qu’au moment où je vais t’expliquer que faire tu ne me demandes pas : « Qu’est-ce que tu veux dire ? » ni que tu discutes, ni rien, compris ? »
Deuxfleurs se mit au garde-à-vous. Du moins son esprit car son corps en était vraiment incapable. Il fit saillir plusieurs de ses mentons.
« Je suis prêt, dit-il.
— Bien. À présent, ce que je veux que tu fasses, c’est…
— Oui ? »
La voix de Rincevent monta des profondeurs de l’escalier.
« Je veux que tu viennes m’aider à remonter avant que mes doigts ne glissent de cette pierre », dit-il.
Deuxfleurs ouvrit la bouche puis la referma aussitôt. Il courut au trou carré et scruta le vide. À la lumière rouge de l’étoile il parvint à distinguer les yeux du mage levés vers lui.
Il s’allongea sur le ventre et tendit la main. Celle de Rincevent lui agrippa le poignet d’une étreinte qui faisait comprendre au touriste que si le mage n’était pas remonté, rien ne lui ferait lâcher prise.
« Je suis content que tu sois en vie, dit-il.
— Parfait. Moi de même », dit Rincevent.
Il attendit un moment dans le noir. Après les instants qu’il venait de vivre, c’était presque agréable, mais presque seulement.
« Alors, tu me remontes ? suggéra-t-il.
— Je crois que ça risque d’être difficile, grommela Deuxfleurs. Je n’ai pas vraiment l’impression de pouvoir y arriver, en fait.
— À quoi tu te tiens, alors ?
— À toi.
— Je veux dire : en dehors de moi ?
— Comment ça : en dehors de toi ? » fit Deuxfleurs.
Rincevent lâcha un vilain mot.
« Bon, écoute, dit Deuxfleurs. L’escalier est en spirale, d’accord ? Si j’arrive à te balancer et qu’ensuite tu te laisses…
— Si c’est pour me proposer de me laisser tomber sur cinq, six mètres du haut d’une tour noire comme un four dans l’espoir de me cogner contre deux ou trois petites marches glissantes qui ne sont peut-être même plus là, ce n’est pas la peine, dit sèchement Rincevent.
— Alors il y a une autre solution.
— Accouche, mon vieux.
— Tu te laisses tomber sur cinquante, soixante mètres du haut d’une tour noire comme un four et tu te cognes contre des pierres qui sont certainement là », dit Deuxfleurs.
Un silence de mort lui parvint d’en dessous. Puis Rincevent lança d’un ton accusateur : « C’était un sarcasme.
— Je n’ai fait qu’énoncer l’évidence, il me semble. »
Rincevent grogna.
« Je suppose que tu ne pourrais pas faire un brin de magie… commença Deuxfleurs.
— Non.
— C’était juste une idée. »
Une lumière vacilla tout en bas, des cris confus s’élevèrent, puis davantage de lumières, davantage de cris, et un chapelet de torches entreprit l’ascension de la longue spirale.
« Voilà des gens qui montent l’escalier, dit Deuxfleurs, toujours prêt à renseigner.
— J’espère qu’ils courent, dit Rincevent. Je ne sens plus mon bras.
— Tu as de la chance, fit Deuxfleurs. Moi, je sens le mien. »
La torche de tête s’arrêta dans sa montée et une voix retentit, qui remplit la tour creuse d’échos inintelligibles.
« Je crois, fit Deuxfleurs, conscient de lentement glisser plus avant dans le trou, qu’on nous disait de tenir bon. »
Rincevent lâcha un autre vilain mot.
Puis, d’une voix plus basse et plus pressante : « Pour tout dire, je ne crois pas pouvoir tenir plus longtemps.
— Essaye.
— Pas la peine, ma main glisse, je le sens ! »
Deuxfleurs soupira. L’heure était aux mesures énergiques.
« Alors, d’accord, dit-il. Dégringole donc. Pour ce que j’en ai à faire.
— Quoi ? fit Rincevent, si surpris qu’il en oublia de lâcher prise.
— Vas-y, meurs. Choisis la solution de facilité.
— Facilité ?
— Tout ce que tu as à faire, c’est te laisser tomber à pic dans le vide en hurlant et de te fracasser tous les os, dit Deuxfleurs. N’importe qui peut y arriver. Vas-y. Ne t’imagine surtout pas que tu doives rester en vie parce qu’on a besoin de toi pour prononcer les Sortilèges et sauver le Disque. Oh, non. Qui ça intéresse, qu’on meure tous grillés ? Allez, pense d’abord à toi ! Lâche donc ! »