Il y eut un long silence embarrassé.
« Je ne sais pas pourquoi, finit par dire Rincevent d’une voix plus forte qu’il n’était nécessaire, mais depuis que je te connais j’ai l’impression d’avoir passé mon temps suspendu, à deux doigts de tomber.
— La tombe, corrigea Deuxfleurs.
— Quoi, « la tombe » ?
— De la tombe, dit obligeamment Deuxfleurs qui tâcha d’ignorer le glissement lent mais inexorable de son ventre sur les dalles. À deux doigts de la tombe. Tu n’aimes pas l’altitude.
— L’altitude, ça m’est bien égal, fit la voix de Rincevent dans les ténèbres. Je m’en accommode, de l’altitude. C’est le vide qui me préoccupe pour le moment. Tu sais ce que je vais faire quand on sera sortis de là ?
— Non, répondit Deuxfleurs qui se coinça les orteils dans une fissure des dalles et tenta de s’immobiliser par la seule force de sa volonté.
— Je vais me bâtir une maison dans le pays le plus plat que je pourrai trouver, elle n’aura qu’un rez-de-chaussée et j’éviterai même de porter des sandales à semelle compensée…»
La torche de tête parvint au dernier tour de la spirale et le regard de Deuxfleurs tomba sur la figure hilare de Cohen. Derrière lui, il distingua la masse rassurante du Bagage qui continuait de gravir les marches à petits bonds maladroits.
« Tout va bien ? lança Cohen. Je peux faire quelque chose ? »
Rincevent prit une profonde inspiration.
Deuxfleurs reconnut les symptômes. Rincevent s’apprêtait à donner une réponse du genre : « Oui, ça me démange derrière le cou, alors si vous pouviez me gratter, hein, en passant ? » ou : « Non, ça m’amuse de pendouiller au-dessus de précipices insondables. » Deuxfleurs se dit qu’il ne le supporterait pas. Il répondit aussitôt.
« Ramenez Rincevent sur les marches », ordonna-t-il sèchement. Les poumons de Rincevent se vidèrent dans un grognement.
Cohen l’attrapa autour de la taille et le propulsa sans cérémonie sur les pierres.
« Il y a une infâme bouillie étalée par terre, en bas, dit-il, histoire de causer. C’était qui ?
— Est-ce que… (Rincevent déglutit) est-ce que ça avait… vous savez… des tentacules et tout ?
— Non, répondit Cohen. Rien que des morceaux ordinaires. Un peu dispersés, évidemment. »
Rincevent regarda Deuxfleurs qui secoua la tête.
« Un mage dépassé par les événements, voilà tout », dit-il.
La démarche chancelante, les bras lui criant leurs reproches, Rincevent se laissa aider à remonter sur le toit de la tour.
« Comment vous êtes arrivé ici ? » demanda-t-il.
Cohen désigna le Bagage qui avait rejoint Deuxfleurs en courant et ouvert son couvercle comme un chien qui sait qu’il n’a pas été sage et espère qu’une prompte démonstration d’affection lui évitera le journal roulé de l’autorité.
« Plein de bosses mais rapide, dit le héros. Je vais te dire, quand t’es là-dessus, personne essaye de t’arrêter. »
Rincevent leva les yeux vers le ciel. Il était rempli de lunes, immenses galettes grêlées de cratères, à présent dix fois plus grosses que celle, toute petite, du Disque. Il les considéra sans grand intérêt. Il se sentait moulu, distendu bien au-delà du point de rupture, aussi fragile qu’un vieil élastique.
Il remarqua que Deuxfleurs essayait d’armer sa boîte à images.
Cohen regardait les sept anciens mages.
« Drôle d’endroit pour exposer des statues, dit-il. Pour quel public ? Remarque, ça vaut pas grand-chose, je dois dire. Pas fameux, comme travail. »
Rincevent tituba jusqu’à Wert et lui tapota légèrement la poitrine. C’était de la bonne pierre bien dure.
Et voilà, songea-t-il. Je veux rentrer chez moi.
Attends, je suis chez moi. À quelque chose près. Alors, ce que je veux, c’est une bonne nuit de sommeil, et peut-être que tout ira mieux demain matin.
Ses yeux tombèrent sur l’In-Octavo ; de menus éclairs de feu octarine en dessinaient les contours. Ah, oui, se dit-il.
Il le ramassa et feuilleta négligemment les pages. Elles étaient épaisses et couvertes d’une graphie alambiquée qui changeait et se reformait alors même qu’il l’examinait. Elle avait l’air de ne pas savoir quelle tournure se donner ; tantôt c’étaient des caractères d’imprimerie ordonnés tout bêtes, tantôt une suite de runes anguleuses. Puis la sorcellographie contournée kythienne. Puis les pictogrammes d’une écriture ancienne, maléfique et oubliée, apparemment composée exclusivement d’êtres reptiliens dégoûtants qui se faisaient mutuellement des choses compliquées et douloureuses…
La dernière page était vierge. Rincevent soupira et lança un regard dans le fond de son esprit. Le Sortilège le lui retourna.
Il en avait rêvé, de cet instant, celui où il expulserait enfin l’intrus, recouvrerait la libre jouissance de sa tête et apprendrait tous ces sorts secondaires qui avaient jusqu’alors eu trop peur de rester en lui. Il ne savait pas pourquoi, mais il s’était attendu à quelque chose de plus excitant.
Exténué qu’il était et d’humeur à ne supporter aucune discussion, il se contenta de fixer froidement le Sortilège et d’agiter en pensée un pouce par-dessus son épaule.
Toi, là. Ouste !
Le Sortilège donna un instant l’impression de vouloir protester, mais il eut la sagesse de n’en rien faire.
Des picotements, un éclair bleu derrière les yeux, puis une impression de vide.
Lorsque Rincevent posa le regard sur la page, elle était couverte de mots. À nouveau des runes. Il s’en réjouissait, les pictogrammes reptiliens n’étaient pas seulement innommables mais probablement imprononçables aussi, et ils éveillaient chez lui des souvenirs qu’il aurait beaucoup de mal à oublier.
Il contemplait le livre d’un air bête tandis que Deuxfleurs s’affairait autour de lui sans qu’il s’en rende compte et que Cohen s’efforçait vainement de retirer leurs bagues aux mages pétrifiés.
Il avait quelque chose à faire, se rappela-t-il. C’était quoi, au juste ?
Il ouvrit le livre à la première page et commença de lire ; ses lèvres bougeaient pendant que son doigt suivait le tracé des lettres. Chaque mot qu’il marmonnait apparaissait silencieusement dans l’air auprès de lui, en couleurs vives qui se diffusaient au gré du vent nocturne.
Il tourna la page.
D’autres visiteurs montaient l’escalier à présent : des adorateurs de l’étoile, des citadins et même quelques membres de la garde personnelle du Patricien. Deux adorateurs de l’étoile tentèrent sans conviction de s’approcher de Rincevent désormais entouré d’un arc-en-ciel tourbillonnant de lettres et qui ne leur prêtait aucune attention, mais Cohen dégaina son épée et les considéra nonchalamment. Aussi se ravisèrent-ils.
Depuis la forme courbée de Rincevent, le silence se propagea comme des rides à la surface d’une flaque. Il tomba en cascade de la tour pour se répandre dans la multitude grouillante en dessous, submergea les murs, inonda la cité de son flot sombre et bouillonnant et engloutit les terres au-delà.
La masse muette de l’étoile surplombait le Disque. Dans le ciel environnant, les nouvelles lunes tournaient lentement, sans un bruit.
Il n’y avait d’autre son que le chuchotement rauque de Rincevent tandis qu’il tournait une à une les pages.
« Ça, c’est passionnant ! » dit Deuxfleurs. Cohen, qui se roulait les restes goudronneux de plusieurs cigarettes pour s’en faire une nouvelle, lui jeta un regard ahuri, le papier à mi-chemin des lèvres.
« Qu’est-ce qu’est passionnant ?