— Toute cette magie !
— Des lumières, c’est tout, chicana-t-il. Il a même pas sorti des colombes de ses manches.
— Oui, mais vous ne sentez pas la puissance surnaturelle ? » fit Deuxfleurs.
Cohen ramena une allumette d’un recoin de sa blague à tabac, regarda Wert un instant et, posément, la gratta sur son nez fossilisé. « Écoute, dit-il à Deuxfleurs aussi aimablement que possible. Tu te figures quoi ? J’ai pas mal bourlingué, j’en ai vu, de la magie, et je peux te dire que si tu te promènes tout le temps la mâchoire pendante ça donne envie de taper dessus. De toute façon, les mages meurent comme tout le monde quand on leur plante un…»
Rincevent referma le livre dans un claquement sonore. Il se releva et regarda alentour.
Voici ce qui se produisit alors :
Rien.
Les gens mirent un certain temps à s’en apercevoir. Ils s’étaient tous baissés instinctivement, dans l’attente d’une explosion de lumière blanche, d’une boule de feu étincelante ou, dans le cas de Cohen qui n’escomptait jamais grand-chose, de quelques pigeons blancs voire d’un lapin un peu fripé.
Ce n’était même pas un rien intéressant. Parfois les choses se produisent sans gros effets spectaculaires, mais pour ce qui était des non-événements, celui-là ne valait pas tripette.
« C’est tout ? » fit Cohen. Un murmure général montait dans la foule et plusieurs adorateurs de l’étoile guignaient Rincevent d’un sale œil.
Le mage posa sur Cohen un regard larmoyant.
« J’en ai l’impression, dit-il.
— Mais il s’est rien passé. »
Rincevent considéra l’In-Octavo, l’air déconcerté.
« Peut-être que l’effet est subtil ? dit-il d’un ton optimiste. Après tout, on ignore ce qui est censé se produire.
— On le savait ! s’écria l’un des adorateurs de l’étoile. La magie, ça ne marche pas ! Tout ça, c’est de l’illusion ! »
Un caillou décrivit un arc de cercle au-dessus du toit et atteignit Rincevent à l’épaule.
« Ouais, fit un autre étoilé. Attrapons-le !
— Balançons-le de la tour !
— Ouais, attrapons-le et balançons-le de la tour ! »
La foule se lança en avant. Deuxfleurs leva les mains.
« Je suis sûr qu’il doit y avoir une petite erreur… commença-t-il avant de se faire faucher les jambes.
— Oh merde », fit Cohen qui laissa tomber son mégot avant de l’écraser sous sa sandale. Il tira l’épée et chercha du regard le Bagage.
Le coffre ne s’était pas précipité au secours de Deuxfleurs. Il se tenait devant Rincevent qui serrait l’In-Octavo sur sa poitrine comme une bouillotte et avait l’air dans tous ses états.
Un étoilé lui allongea un coup. Le Bagage ouvrit un couvercle menaçant.
« Je sais pourquoi ça n’a pas marché », fit une voix derrière la cohue. C’était Bethan.
« Ah ouais ? dit le plus proche citadin. Et en quel honneur on devrait t’écouter ? »
Dans la fraction de seconde qui suivit, l’épée de Cohen se pressait contre sa gorge.
« D’un autre côté, reprit l’homme d’un ton égal, on devrait peut-être écouter quand même ce que cette jeune dame veut bien nous dire. »
Tandis que Cohen se retournait lentement, l’épée pointée, Bethan s’avança et désigna les formes tourbillonnantes des Sortilèges toujours suspendues en l’air autour de Rincevent.
« Celui-là n’est sûrement pas bon, dit-elle en montrant une tache marron sale au milieu des feux qui palpitaient de couleurs éclatantes. Vous avez dû mal prononcer un mot. Faites voir. »
Rincevent lui passa l’In-Octavo sans rien dire.
Elle l’ouvrit et parcourut les pages.
« Quelle drôle d’écriture, dit-elle. Ça change tout le temps. Qu’est-ce que cette espèce de crocodile fait à la pieuvre ? »
Rincevent regarda par-dessus son épaule et, sans réfléchir, le lui dit. Elle resta silencieuse un moment.
« Oh, fit-elle d’une voix calme, je ne savais pas que les crocodiles faisaient ça.
— C’est une ancienne écriture à partir d’images, s’empressa d’expliquer Rincevent. Une autre va la remplacer si vous attendez. Les Sortilèges apparaissent dans toutes les langues connues.
— Vous vous souvenez de ce que vous disiez quand la mauvaise couleur est arrivée ? »
Rincevent fit courir un doigt sur la page.
« Là, je crois. Où le lézard à deux têtes fait… je ne sais pas trop quoi. »
Deuxfleurs surgit à son autre épaule. L’écriture du Sortilège se métamorphosa.
« Je n’arrive même pas à le prononcer, dit Bethan. Gribouillis, gribouillis, point, trait.
— Des runes nivales cupumuguk, expliqua Rincevent. Je crois que ça se prononce « zph ».
— Mais ça n’a pas marché. Et si c’était « sph » ? »
Ils regardèrent le mot. Il gardait obstinément sa couleur douteuse.
« Ou « sff », proposa Bethan.
— Ça pourrait être « tsff », fit Rincevent sans conviction. La couleur prit peut-être une nuance de marron encore plus sale.
« Que diriez-vous de « zsff » ? fit Deuxfleurs.
— Ne sois pas ridicule, répondit Rincevent. Avec les runes nivales, le…»
Bethan lui flanqua un coup de coude dans le ventre et tendit le doigt.
La forme marron suspendue en l’air était maintenant d’un rouge vif.
Le livre trembla dans ses mains. Rincevent prit la vierge par la taille, empoigna Deuxfleurs par le col et sauta en arrière.
Bethan lâcha l’In-Octavo qui tomba vers les dalles. Et ne les atteignit pas.
L’espace autour du livre se mit à rougeoyer et il s’éleva lentement, battant de ses pages comme s’il s’agissait d’ailes.
Un son doux et plaintif de corde pincée se fit entendre et l’In-Octavo parut exploser en une fleur de lumière silencieuse et tourmentée qui s’épanouit en un instant, se flétrit et disparut.
Mais quelque chose se passait beaucoup plus haut dans le ciel…
Dans les profondeurs géologiques du gigantesque cerveau de la Grande A’Tuin, de nouvelles pensées filèrent le long de tubes neuraux de la largeur de routes à grande circulation. Il était impossible pour une tortue céleste de changer d’expression mais, d’une manière indéfinissable, sa face squameuse, vérolée par les météores, avait l’air dans l’attente d’un événement.
Elle fixait les huit sphères qui orbitaient inlassablement autour de l’étoile, sur les plages de l’espace.
Les sphères se craquelaient.
De formidables segments rocheux se détachèrent et entamèrent une longue descente en spirale vers l’étoile. Le ciel s’emplit de tessons étincelants.
Des débris d’une coquille creuse sortit une toute petite tortue céleste qui se lança dans la lumière rouge à coups de nageoires. Elle était à peine plus grosse qu’un astéroïde et sa carapace luisait encore de jaune d’œuf fondu.
Elle supportait, elle aussi, quatre petits éléphanteaux. Sur leur dos reposait un disque-monde, encore minuscule, couvert de fumée et de volcans.
La Grande A’Tuin attendit que les huit bébés tortues se soient tous libérés de leurs coquilles et aventurés dans l’espace, l’air perplexe. Puis, doucement, comme pour ne rien déranger, la vieille tortue fit demi-tour et, avec un grand soulagement, reprit sa longue nage vers la bienheureuse fraîcheur des abîmes insondables de l’espace.
Les jeunes tortues suivirent leur mère, orbitant autour d’elle.
Deuxfleurs, émerveillé, contemplait le spectacle au-dessus de sa tête. Il jouissait probablement d’un meilleur point de vue que n’importe qui sur le Disque.