— Je ne sais pas ce que je désire le plus.
— Je crois que si. Je crois que vous le savez.
L'éditeur sourit et me fit un clin d'œil. Il se leva et alla vers une commode sur laquelle était posée une lampe. Il ouvrit le premier tiroir et en tira une enveloppe en parchemin. Il me la tendit, mais je ne la pris pas. Il la laissa sur la table qui nous séparait et se rassit en silence. L'enveloppe était ouverte et laissait entrevoir son contenu, apparemment des liasses de billets de cent francs. Une fortune.
— Vous gardez tout cet argent dans un tiroir et vous laissez la porte ouverte ? m'étonnai-je.
— Vous pouvez compter. Si cela ne vous paraît pas suffisant, votre chiffre est le mien. Je vous le répète, je ne veux pas discuter argent avec vous.
Je contemplai un long instant ce paquet de richesse et, finalement, je le refusai. Mais au moins je l'avais vu. Il était réel. La proposition de m'acheter et la vanité que j'en ressentais dans ces moments de misère et de désespérance étaient réelles.
— Je ne peux pas accepter, dis-je.
— Vous croyez que c'est de l'argent sale ?
— Tout argent est sale. S'il était propre, personne n'en voudrait. Mais ce n'est pas le problème.
— Alors, c'est quoi ?
— Je ne peux pas l'accepter, parce que je ne peux pas accepter votre proposition. Même si je le voulais, je ne le pourrais pas.
Corelli médita mes paroles.
— Puis-je vous en demander la raison ?
— Parce que je suis mourant, monsieur Corelli. Il ne me reste que quelques semaines à vivre, ou peut-être quelques jours. Je n'ai plus rien à offrir.
Corelli baissa les paupières et s'enferma dans un long silence. J'écoutai le vent griffer les fenêtres et ramper dans la maison.
— Ne me dites pas que vous l'ignoriez, ajoutai-je.
— J'en avais l'intuition.
Il resta assis, sans me regarder.
— Quantité d'autres écrivains peuvent rédiger ce livre pour vous, monsieur Corelli. Je vous suis reconnaissant de votre proposition. Plus que vous ne l'imaginez. Bonne nuit.
Je me dirigeai vers la sortie.
— Je pourrais vous aider à surmonter votre maladie, lança-t-il.
Je m'arrêtai à mi-chemin et me retournai. Corelli était tout près de moi et me regardait fixement. J'eus l'impression qu'il était plus grand que lorsque je l'avais aperçu au début dans le corridor et que ses yeux étaient plus larges et plus noirs. Je voyais dans ses prunelles mon reflet qui rétrécissait à mesure que celles-ci se dilataient.
— Mon aspect vous inquiète, mon cher Martín ?
J'avalai ma salive.
— Oui, avouai-je.
— S'il vous plaît, revenez dans le salon et asseyez-vous. Donnez-moi la possibilité de m'expliquer davantage. Qu'avez-vous à perdre ?
— Rien, je suppose.
Il posa la main sur mon bras avec délicatesse. Il avait des doigts longs et pâles.
— Vous n'avez rien à craindre de moi, Martín. Je suis votre ami.
Son contact était rassurant. Je me laissai guider de nouveau dans le salon et me rassis docilement, comme un enfant qui attend les paroles d'un adulte. Corelli s'agenouilla près du fauteuil. Il me prit la main et la serra avec force.
— Vous voulez vivre ?
Je voulus répondre mais ne trouvai pas les mots. Un nœud se formait dans ma gorge et mes yeux se remplissaient de larmes. Je n'avais pas compris jusque-là à quel point j'avais envie de continuer à respirer, d'ouvrir les yeux chaque matin, de sortir dans la rue pour fouler les pavés et voir le ciel, et, surtout, de continuer à me souvenir.
Je fis signe que oui.
— Je vais vous aider, mon cher Martín. Je vous exhorte seulement à avoir confiance en moi. Acceptez ma proposition. Laissez-moi vous aider. Laissez-moi vous donner ce que vous désirez le plus. C'est là ma promesse.
J'acquiesçai de nouveau.
— J'accepte.
Corelli sourit et se pencha sur moi pour m'embrasser sur la joue. Il avait les lèvres froides comme de la glace.
— Vous et moi, mon ami, nous allons accomplir de grandes choses ensemble. Vous verrez, murmura-t-il.
Il me tendit un mouchoir pour que je sèche nies larmes. Je le fis sans ressentir la honte muette d'avoir pleuré devant un étranger, ce qui ne m'était pas arrivé depuis la mort de mon père.
— Vous êtes épuisé, Martín. Restez ici cette nuit. Ce ne sont pas les chambres qui manquent dans cette maison. Je vous assure que demain vous vous sentirez mieux et que vous aurez l'esprit plus clair.
Je haussai les épaules, tout en comprenant que Corelli avait raison. Je tenais à peine debout et tout ce que je souhaitais, c'était dormir profondément. Je n'avais pas le courage de me lever de ce fauteuil, le plus confortable et le plus accueillant de toute l'histoire universelle des fauteuils.
— Si ça ne vous dérange pas, je préfère rester ici.
— Je vous en prie. Je vais vous laisser vous reposer. Vous vous sentirez très vite mieux. Je vous en donne ma parole.
Corelli s'approcha de la commode et éteignit la lampe à gaz. Le salon sombra dans la pénombre bleue. Mes paupières s'alourdissaient et une sensation d'ivresse m'inondait la tête, mais je parvins à voir la silhouette de Corelli traverser le salon et s'évanouir dans l'obscurité. Je fermai les paupières et écoutai le chuchotement du vent à travers les vitres.
25.
Je rêvai que la maison s'engloutissait lentement. Au début, des petites larmes d'eau noire commencèrent à couler des fentes des dalles, des murs et des moulures du plafond, des sphères des lampes, des trous des serrures. C'était un liquide froid qui rampait avec la lenteur et la lourdeur de gouttes de mercure et qui, peu à peu, formait une grande nappe s'étalant sur le sol, escaladant les cloisons. Je sentis que l'eau recouvrait mes pieds et que son niveau s'élevait rapidement. Je restai dans le fauteuil, la vis monter jusqu'à mon cou et, en quelques secondes à peine, parvenir au plafond. J'eus l'impression de flotter et je pus voir de pâles lumières qui ondoyaient derrière les grandes fenêtres. C'étaient des formes humaines en suspens, elles aussi, dans ces ténèbres liquides. Elles filaient, prises dans le courant, et tendaient les mains vers moi, mais je ne pouvais les aider et l'eau les entraînait implacablement. Les cent mille francs de Corelli flottaient autour de moi, ondulant comme des poissons de papier. Je traversai le salon et m'approchai d'une porte fermée qui se trouvait à son extrémité. Un filet de lumière émergeait de la serrure. J'ouvris la porte qui donnait sur un escalier s'enfonçant au plus profond de la maison. Je descendis.
Au bas de l'escalier s'ouvrait une grande salle ovale au centre de laquelle on distinguait un groupe de silhouettes rassemblées en cercle. En s'apercevant de ma présence elles se tournèrent vers moi, et je vis qu'elles étaient vêtues de blanc et portaient des masques et des gants. D'intenses lampes blanches brillaient au-dessus de ce qui me parut être une table d'opération. Un homme dont le visage n'avait ni traits ni yeux rangeait les instruments chirurgicaux sur un plateau. Une des formes me tendit la main en m'invitant à m'approcher. Je m'exécutai et sentis qu'on s'emparait de ma tête et de mon corps pour m'installer sur la table. Les lampes m'aveuglaient, mais je parvins à voir que toutes les formes étaient identiques et avaient le visage du docteur Trías. Je ris silencieusement. Un des médecins tenait une seringue et me fit une piqûre dans le cou. Je n'éprouvai aucune douleur, juste une sensation d'étourdissement et une chaleur qui se répandait dans mon corps. Deux médecins posèrent ma tête sur un appareil destiné à l'assujettir et fixèrent dessus la couronne de vis qui soutenait une plaque dont l'extrémité était rembourrée. On m'attacha les bras et les jambes avec des courroies. Je n'opposai aucune résistance. Quand tout mon corps fut ainsi immobilisé des pieds à la tête, un médecin tendit un bistouri à l'un de ses jumeaux, et celui-ci se pencha sur moi. Quelqu'un me prit la main et me la soutint. C'était un enfant qui me regardait avec tendresse et qui avait le même visage que le mien le jour où l'on avait tué mon père.