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Je vis le fil du bistouri descendre dans l'obscurité liquide et sentis le métal pratiquer un orifice dans mon front. Je ne souffrais pas. Quelque chose sortit de l'orifice et je vis un nuage de sang noir sourdre lentement de la blessure pour se disperser dans l'eau. Le sang montait en volutes vers les lampes comme de la fumée et se tordait en formant des figures changeantes. Je regardai l'enfant qui me souriait et me tenait la main avec force. Je remarquai alors que quelque chose bougeait en moi. Quelque chose qui, un instant plus tôt, tenait mon esprit comme coincé dans une tenaille. Je sentis que l'on extrayait de mon corps avec des pinces une sorte d'aiguillon qui paraissait planté en moi jusqu'à la moelle. Je fus pris de panique et voulus me lever, mais j'étais paralysé. L'enfant me regardait fixement et semblait approuver. Je crus que j'allais m'évanouir, ou me réveiller, et c'est alors que je la vis. Je la vis reflétée dans les lampes surmontant la table d'opération. Des filaments noirs sortaient de la blessure et rampaient sur ma peau. C'était une araignée noire de la taille d'un poing. Elle courut sur ma figure et, avant qu'elle eût pu sauter de la table, un des chirurgiens planta un bistouri dans son abdomen. Il l'éleva en pleine lumière pour que je puisse la contempler. L'araignée agitait les pattes et saignait sous les lampes. Une tache blanche couvrait sa carapace et suggérait une silhouette aux ailes déployées. Un ange. Puis ses pattes cessèrent tout mouvement et son corps se détacha. Elle resta à flotter, et quand l'enfant leva la main pour la toucher, elle tomba en poussière. Les médecins délièrent mes attaches et desserrèrent l'appareil qui avait maintenu mon crâne. Avec leur aide, je me redressai sur la table et portai la main à mon front. La blessure se refermait. Quand je regardai de nouveau autour de moi, je me rendis compte que j'étais seul.

Les lampes de la table d'opération s'éteignirent et laissèrent la salle dans la pénombre. Je revins vers l'escalier et gravis les marches qui me conduisirent de nouveau dans le salon. La lumière de l'aube s'infiltrait dans l'eau et éclairait mille particules en suspension. J'étais fatigué. Plus fatigué que je ne l'avais jamais été de toute ma vie. Je me traînai jusqu'au fauteuil et m'y laissai choir. Lentement, mon corps s'affaissa et finit par reposer calmement sur les coussins. Je pus voir que des petites bulles commençaient à courir au plafond. Une mince couche d'air se forma dans le haut et je compris que le niveau de l'eau descendait. L'eau, dense et luisante comme de la gélatine, s'échappait par les fentes des fenêtres en bouillonnant comme si la maison était un sous-marin émergeant des profondeurs. Je me pelotonnai dans le fauteuil, en proie à une sensation d'apesanteur et de paix dont je souhaitai qu'elle ne me quitte jamais. J'écoutai le murmure de l'eau autour de moi. J'entrevis une pluie de gouttes qui tombaient très lentement d'en haut, comme des larmes capables de s'arrêter en plein vol. J'étais fatigué, très fatigué, et je désirais seulement dormir profondément.

J'ouvris les yeux dans l'intense clarté d'une chaude mi-journée. La lumière tombait des fenêtres comme de la poussière. La première chose que je remarquai fut que les cent mille francs étaient toujours sur la table. J'allai à la fenêtre. J'écartai les rideaux et un flot de lumière aveuglante inonda le salon. Barcelone était là, ondulant comme un mirage de chaleur. Je me rendis compte alors que mes bourdonnements d'oreille, qui masquaient d'habitude les bruits quotidiens, avaient complètement disparu. J'entendis un silence intense, pur comme une eau cristalline, tel que je ne me rappelais pas en avoir jamais connu. Je m'entendis rire. Je portai les mains à ma tête et tâtai ma peau. Je ne sentais aucune pression. Ma vision était claire comme si mes cinq sens venaient de s'éveiller. Je pus respirer l'odeur de vieux bois des poutres du plafond et des colonnes. Je cherchai un miroir, mais il n'y en avait aucun dans tout le salon. Je sortis en quête d'une salle de bains ou d'une autre, pièce ou je pourrais en trouver un pour vérifier que je ne m'étais pas réveillé dans le corps d'un étranger, que cette peau et ces os étaient bien les miens. Toutes les portes de la maison étaient closes. Je parcourus le rez-de-chaussée en entier sans pouvoir en ouvrir une. Je revins dans le salon et constatai que, là où j'avais rêvé que se trouvait une porte conduisant au sous-sol, il n'y avait qu'un tableau représentant un ange replié sur lui-même, en haut d'un rocher qui dominait un lac infini. Je me dirigeai vers l'escalier menant aux étages, mais dès que je posai le pied sur la première marche, je m'arrêtai. Une obscurité oppressante et impénétrable régnait au-delà du point où la clarté s'évanouissait.

J'appelai :

— Monsieur Corelli ?

Ma voix se perdit comme si elle avait buté contre un corps solide, sans produire la moindre vibration ni le moindre écho. Je retournai dans le salon et observai l'argent sur la table. Cent mille francs. Je pris l'enveloppe et la soupesai. Le papier se laissait caresser. Je la mis dans ma poche et empruntai de nouveau le corridor conduisant à la sortie. Les dizaines de visages sur les photographies continuaient de me contempler avec l'intensité d'une promesse. Je préférai ne pas les affronter et me dirigeai vers la porte principale, mais juste avant de sortir, je m'aperçus que dans cette succession de cadres il y avait un vide, sans inscription ni photo. Je sentis une odeur douceâtre, comme de vieux parchemins, et me rendis compte qu'elle venait de mes doigts. C'était l'odeur de l'argent. J'ouvris la porte et me retrouvai dans la lumière du jour. Elle se referma lourdement dans mon dos. Je me retournai pour observer la demeure obscure et silencieuse, étrangère à la clarté rayonnante de cette journée de ciel bleu et de soleil resplendissant. Je consultai ma montre et constatai qu'il était une heure passée. J'avais dormi plus de douze heures de suite dans un vieux fauteuil et pourtant, de toute mon existence, je ne m'étais jamais senti mieux. Je descendis la colline pour revenir à la ville, avec le sourire aux lèvres et la certitude que, pour la première fois depuis très longtemps, pour la première fois peut-être de ma vie, le monde me souriait.

Deuxième acte

Lux æterna

1.

Je fêtai mon retour dans le monde des vivants en allant rendre grâce dans un des temples les plus influents de la ville : le siège de la Banque hispano-coloniale, rue Fontanelle. À la vue de mes cent mille francs, le directeur, ses sous-fifres et toute une armée de caissiers et de comptables tombèrent en extase et m'élevèrent sur l'autel réservé à ces clients qui inspirent la dévotion et la sympathie accordées à la sainteté. Une fois réglées les formalités avec la banque, je décidai d'affronter un autre cavalier de l'Apocalypse et me dirigeai vers un kiosque à journaux de la place Urquinaona. J'ouvris un exemplaire de La Voz de la Industria et cherchai la rubrique des faits divers qui, en son temps, avait été la mienne. La main experte de M. Basilio transparaissait dans les titres et je reconnus presque toutes les signatures comme si c'était hier. Les six années de la dictature de velours du général Primo de Rivera avaient apporté à la ville un calme empoisonné et trouble qui alimentait difficilement la rubrique des crimes et des horreurs. Les histoires de bombes et de fusillades faisaient tout juste leur apparition dans la presse. Barcelone, la terrible « Rose de feu », commençait seulement à ressembler à une marmite sous pression. J'allais refermer le journal quand je la vis. À peine une brève sur une colonne à la dernière page des faits divers qui mentionnait quatre événements.