— C'est un homme aux idées bien arrêtées, admis-je.
— Il est têtu comme une mule, répliqua Sempere junior. Encore heureux que nous ayons désormais quelqu'un pour nous aider un peu, sinon…
J'arborai une expression de surprise et d'innocence, parfaitement adaptée aux circonstances, même si elle manquait de spontanéité.
— La jeune fille, expliqua Sempere junior. Isabella. C'est pour cela que je pensais à toi. J'espère que tu ne vois pas d'inconvénient à ce qu'elle passe quelques heures ici. En ce moment son aide est bienvenue, mais si tu es contre…
Je réprimai un sourire devant la façon dont il passait sa langue sur ses lèvres en prononçant le nom d'Isabella.
— Mais non, soutins-je, tant que ce n'est que temporaire. Isabella est une brave fille. Intelligente et travailleuse. De toute confiance. Nous nous entendons à merveille.
— Hum ! Elle raconte que tu es un despote.
— Vraiment ?
— Elle t'a même donné un surnom : Mister Hyde.
— Cher petit ange. N'y prête pas attention. Tu sais comment sont les femmes.
— Oui, je le sais, répliqua Sempere junior sur un ton impliquant qu'il savait beaucoup de choses, mais que, de celle-là, il n'avait aucune idée.
— Isabella raconte ça de moi, mais ne crois pas qu'elle t'épargne, aventurai-je.
Il changea de visage. Je donnai à mes paroles le temps de corroder lentement l'épaisseur de son armure. Il me tendit une tasse de café avec un sourire empressé et parvint à revenir sur le sujet par une réplique qui n'aurait pas tenu le coup dans une mauvaise opérette.
— Dieu sait ce qu'elle peut bien dire de moi ! laissa-t-il tomber.
J'attendis qu'il ait macéré quelques instants dans son incertitude.
— Tu aimerais le savoir ? demandai-je d'un ton détaché, en cachant mon sourire derrière la tasse.
Sempere junior haussa les épaules.
— Elle dit que tu es un homme bon et généreux, que les autres ne te comprennent pas parce que tu es un peu timide et qu'ils ne cherchent pas plus loin, alors que, je la cite textuellement, tu as un physique de jeune premier et une personnalité fascinante.
Sempere junior se mordit les lèvres et me regarda, abasourdi.
— Je ne vais pas te mentir, mon cher Sempere. En fait, je suis content que tu aies abordé ce sujet, car je voulais t'en parler depuis déjà plusieurs jours, et je ne savais comment m'y prendre.
— Me parler de quoi ?
Je baissai la voix.
— Entre toi et moi, Isabella veut travailler ici parce qu'elle t'admire et qu'elle est, j'en ai peur, secrètement amoureuse.
Sempere m'observait, au bord de l'évanouissement.
— Mais un amour pur, hein ? Attention ! Spirituel. Comme celui d'une héroïne de Dickens, tu comprends ? Rien de frivole, rien d'enfantin. Isabella a beau être jeune, elle a déjà tout d'une femme. Je suis sûr que tu t'en es aperçu…
— Maintenant que tu le dis…
— Et je ne parle pas seulement de ses charmes physiques, mais de cette bonté et de cette beauté qui sont en elle et attendent le moment de se manifester pour rendre celui qui aura la chance d'en profiter l'homme le plus heureux du monde.
Sempere ne savait plus où se mettre.
— De plus, elle a des talents cachés. Elle parle plusieurs langues. Elle joue du piano à ravir. Elle sait calculer comme Isaac Newton. Et enfin, elle cuisine divinement. Regarde-moi : j'ai grossi de plusieurs kilos depuis qu'elle travaille pour moi. Des plats que même à la Tour d'argent… Ne me raconte pas que tu ne t'en es pas rendu compte ?
— En fait, elle n'a pas mentionné qu'elle cuisinait…
— Je parle de son coup de foudre.
— Eh bien, la vérité…
— Tu la veux, la vérité ? La jeune fille, dans le fond, et malgré ses airs de petite tigresse qui n'a pas encore été domptée est douce et timide à un point qui frise la pathologie. C'est la faute des bonnes sœurs, qui les abêtissent avec toutes leurs histoires d'enfer et leurs cours de couture. Vive l'école libre.
— Pourtant, j'aurais juré qu'elle me prenait pour un quasi-idiot, assura Sempere.
— Bien sûr : voilà la preuve irréfutable. Mon cher Sempere, quand une femme traite quelqu'un d'idiot, ça signifie que ses gonades sont en révolution.
— Tu en es sûr ?
— Aussi sûr que de la solidité de la Banque d'Espagne. Fais-moi confiance, je sais de quoi je parle.
— C'est également ce que dit mon père. Et que dois-je faire ?
— Eh bien, ça dépend. La fille te plaît ?
— Si elle me plaît ? Je ne sais pas. Comment sait-on que… ?
— C'est très simple. Est-ce que tu la regardes en cachette, et te vient-il des envies de la mordre ?
— La mordre ?
— Lui mordre les fesses, par exemple.
— Martín !
— Ne fais pas l'effarouché, nous sommes entre hommes, et c'est bien connu que les hommes sont le maillon manquant entre le pirate et le cochon. Elle te plaît, oui ou non ?
— Eh bien, Isabella est une jeune fille charmante.
— Mais encore ?
— Intelligente. Sympathique. Travailleuse.
— Poursuis.
— Et bonne chrétienne, je crois. Ce n'est pas que je sois très pratiquant, mais…
— Mais voyons, Isabella est plus souvent à la messe que le goupillon. Ce sont les bonnes sœurs, je te dis.
— Mais la mordre, non, ça ne m'a jamais traversé l'esprit, je te le jure.
— Ça ne t'a jamais traversé l'esprit jusqu'à ce que je t'en parle.
— Ça me paraît un manque de respect de parler d'elle de la sorte, ou d'ailleurs de n'importe quelle femme, et tu devrais avoir honte…, protesta Sempere junior.
— Mea culpa, entonnai-je en levant les mains comme si je me rendais. Mais peu importe, chacun manifeste sa ferveur à sa manière. Je suis une créature frivole et superficielle, de là mon caractère canin, mais toi, avec ton aurea gravitas, tu es un homme aux sentiments mystiques et profonds. Ce qui compte, c'est que la jeune personne t'adore et que c'est réciproque.
— À dire vrai…
— Ce qui est vrai, c'est que les choses sont ainsi et pas autrement, Sempere. Tu es un homme respectable et responsable. Si c'était de moi qu'il s'agissait, je n'irais pas par quatre chemins, mais toi, tu n'es pas le genre à jouer avec les sentiments nobles et purs d'une jeune fille en fleur. Je me trompe ?
— … je suppose que non.
— Eh bien, c'est le moment.
— Le moment de quoi ?
— Tu ne saisis pas ?
— Non.
— De lui faire la cour.
— Pardon ?
— Le moment de lui faire la cour ou, en langage scientifique, de pousser la romance. Tu comprends, Sempere, pour quelque étrange raison, des siècles de prétendue civilisation nous ont conduits à une situation telle qu'un homme ne peut pas aborder les femmes sans quelques préalables ou en leur proposant de but en blanc le mariage. D'abord, il faut faire sa cour.
— Le mariage ? Tu es devenu fou ?
— D'après moi, la meilleure solution serait – et, au fond, c'est bien ton idée, même si tu n'en as pas encore pris conscience – de te débrouiller, aujourd'hui, demain ou après-demain, enfin dès que tu seras guéri de ce tremblement de mains et que tu ne seras plus en état de gâtisme avancé, pour proposer à Isabella, à la fin de son travail, de l'inviter dans un endroit un peu chic, et que vous constatiez tous les deux, une bonne fois pour toutes, que vous êtes faits l'un pour l'autre. Aux Quatre Gats, par exemple, où, avec leur pingrerie, ils économisent l'électricité, ce qui donne une lumière tamisée, tout à fait le genre d'atmosphère qui aide, en pareil cas. Tu commandes pour la jeune fille du fromage blanc avec beaucoup de miel, ça ouvre l'appétit, et ensuite, mine de rien, tu lui fais boire quelques bonnes lampées de ce muscat qui monte obligatoirement à la tête, tu poses une main sur son genou, et tu l'étourdis avec cette éloquence que tu tiens si soigneusement cachée, gros malin que tu es.