À deux reprises, pendant que je lisais ce récit captivant, j'avais cru voir en travers de la page des traînées d'ombre, que l'étrangeté du sujet traité faisait ressembler à l'ombre d'une main. La première fois je crus que cette illusion avait pour origine la frange de soie verte qui entourait la lampe; mais la seconde fois, je levai les yeux et les portai de l'autre côté de la chambre sur la main momifiée, éclairée par la lumière des étoiles qui passait sous le bord du store. Ce n'était guère surprenant que j'aie établi une relation avec le récit que je lisais; car, si mes yeux ne me trompaient pas, il y avait précisément dans cette chambre, la main dont parlait le voyageur Van Huyn.
Je restai assis, les yeux fixés sur le livre posé sur la table devant moi; et j'étais assailli par de si étranges pensées que mon esprit commença à chavirer. C'était presque comme si la lumière qui éclairait ces doigts blancs s'était mise à exercer sur moi un effet hypnotique. Tout d'un coup, le cours de mes pensées s'arrêta: pendant un moment le monde et le temps se sont figés.
Il y avait une vraie main en travers du livre! Qu'est-ce qui me paralysait ainsi? Je connaissais cette main – et je l'adorais. La main de Margaret Trelawny me causait une joie quand je la voyais – quand je la touchais. Et toutefois, à ce moment, survenant après d'autres choses merveilleuses, l'apparition de cette main eut sur moi un effet étrangement bouleversant.
– Qu'est-ce qui vous trouble? Que regardez-vous dans ce livre?
J'ai cru un instant que vous étiez de nouveau paralysé.
Je sursautai.
– Je lisais, dis-je, un vieux livre de la bibliothèque. Tout en parlant, je refermais le volume et le glissais sous mon bras. Je vais le ranger car je sais que votre père tient à ce que tous les objets, et les livres en particulier, soient à leur place.
Mes paroles la mettaient volontairement sur une fausse piste; car je ne désirais pas qu'elle sût ce que j'étais en train de lire, et je pensais qu'il valait mieux ne pas éveiller sa curiosité en laissant traîner le livre. Je sortis, mais je n'allai pas dans la bibliothèque; je laissai le livre dans ma chambre, où je pourrais le trouver après ma sieste. Quand je revins, Nurse Kennedy s'apprêtait à aller se coucher, si bien que Miss Trelawny veilla avec moi dans la chambre. Je n'avais besoin d'aucun livre tant qu'elle était là. Nous étions assis l'un près de l'autre, et nous parlions à voix basse. Le temps me parut court, si bien que ce fut pour moi une surprise de constater soudain que le bord des rideaux n'était plus bordé de gris, mais d'un jaune lumineux.
Lorsque le Dr Winchester fut arrivé le lendemain matin et après qu'il eut fait sa visite à son patient, il vint me voir au moment où avant d'aller me coucher je prenais dans la salle à manger un léger repas, petit déjeuner ou souper, j'aurais eu de la peine à le dire. Mr. Corbeck entra au même instant; et nous reprîmes notre conversation au point où nous l'avions laissée la veille au soir. Je dis à Mr. Corbeck que j'avais lu le chapitre traitant de la découverte du tombeau, et que le Dr Winchester devrait le lire à son tour. Ce dernier dit que, s'il le pouvait, il emporterait le livre avec lui: il devait dans la matinée aller en chemin de fer jusqu'à Ipsich et il pourrait le lire dans le train. Il le rapporterait le soir en rentrant. Je montai dans ma chambre pour aller le lui chercher, mais je ne pus le trouver nulle part. Je fus obligé de redescendre et d'expliquer aux autres que je ne pouvais plus mettre la main sur ce livre.
Après le départ du Dr. Winchester, Mr. Corbeck, qui semblait connaître le livre du Hollandais par cœur, revit toute la question avec moi. Je lui dis que j'avais été interrompu par un changement d'infirmière au moment précis où j'en arrivais à la description de la bague. Il me dit en souriant:
– Sur ce point, vous n'avez pas à être déçu. À l'époque de Van Huyn, et pendant encore près de deux siècles, le sens de cette inscription ne pouvait être compris. Ce n'est que lorsque le travail a été entrepris et suivi par Young et Champollion, par Birch, Lepsius, Rosellini et Savolini, par Mariette, par Wallis Budge et Flinders Petrie et par les autres savants de leur époque que des résultats importants ont été obtenus, et que l'on a connu le vrai sens des hiéroglyphes.
» Plus tard, je vous expliquerai, si Mr. Trelawny ne le fait pas lui-même, et s'il ne me défend pas de le faire, ce qu'ils veulent dire dans cet endroit déterminé. Je crois qu'il vaudra mieux pour vous d'apprendre ce qui suivit le récit de Van Huyn; car avec la description de la pierre, le récit de son transfert en Hollande à l'issue de ses voyages, l'épisode prend fin. En ce qui concerne son livre. Ce qu'il y a d'important dans cet ouvrage c'est qu'il a incité d'autres à réfléchir – et à agir. Parmi eux il y eut Mr. Trelawny et moi-même. Mr. Trelawny est un bon spécialiste des langues orientales, mais il ne connaît pas les langues nordiques. Quant à moi, j'ai beaucoup de facilité pour apprendre les langues; lorsque je poursuivais mes études à Leyde j'ai appris le hollandais de manière à pouvoir faire plus facilement des recherches dans la bibliothèque de cette université. Il se trouva ainsi qu'au moment même où Mr. Trelawny, qui, en rassemblant sa grande collection d'œuvres sur Égypte, avait, par l'intermédiaire d'un catalogue de libraire, acquis ce volume avec la traduction manuscrite, l'étudiait, je lisais à Leyde un autre exemplaire dans le texte original hollandais. Nous avons été l'un et l'autre frappés par la description de ce tombeau abandonné dans le roc, taillé à une telle hauteur qu'il est inaccessible à la plupart des chercheurs; avec tous les moyens de l'atteindre soigneusement dissimulés; et cependant avec cette ornementation très élaborée de la surface lisse de la falaise, telle que Van Huyn l'a décrite. Nous avons été également frappés tous les deux par un détail étrange: ce tombeau construit en un tel endroit, et qui devait avoir coûté une somme immense, ne portait aucune indication, aucune effigie susceptible d'indiquer qui était inhumé là. De plus, le nom même de l'emplacement, la Vallée de la Sorcière, exerçait en soi, à une époque primitive, une attirance particulière. Lorsque nous nous sommes connus, parce qu'il recherchait pour collaborer à son travail, l'assistance d'autres égyptologues, nous nous sommes entretenus de cette question comme de beaucoup d'autres; et nous prîmes la décision de rechercher cette vallée mystérieuse. Tandis que nous attendions le moment d'entreprendre ce voyage, car il y avait à régler beaucoup de questions dont Mr. Trelawny désirait s'occuper lui-même, je me suis rendu en Hollande pour essayer de trouver des indices permettant de vérifier le récit de Van Huyn. J'allai directement à Hoorn et entrepris de chercher patiemment la maison du voyageur et de ses descendants, s'il y en avait. Je n'ai pas besoin de vous ennuyer avec le compte rendu de mes recherches et de ma découverte. Hoorn n'a pas beaucoup changé depuis l'époque de Van Huyn, sauf qu'elle a perdu la place qu'elle occupait parmi les grandes cités commerciales. Son apparence extérieure est telle qu'elle a toujours été; dans un endroit aussi endormi un siècle ou deux ne comptent guère. J'ai trouvé sa maison, mais aucun de ses descendants n'était vivant. J'ai fouillé les registres, mais pour aboutir à un seul résultat: décès et extinction. Je me mis alors à l'œuvre pour découvrir ce qu'étaient devenus ses trésors; car il était évident qu'un tel voyageur ne pouvait pas ne pas posséder de grands trésors. J'ai retrouvé la trace d'un bon nombre d'entre eux dans les musées de Leyde, d'Utrecht, et d'Amsterdam. Finalement, dans la boutique d'un vieil horloger bijoutier de Hoorn, j'ai trouvé ce qu'il considérait comme son principal trésor: un gros rubis, avec sept étoiles, taillé en forme de scarabée, gravé d'hiéroglyphes. Le vieil homme ne connaissait pas les caractères hiéroglyphiques, et dans son monde arriéré, endormi, on n'était pas au courant des découvertes philologiques de ces dernières années. Il ne savait rien de Van Huyn, sauf qu'il avait existé et que, pendant deux siècles, son nom avait été vénéré dans la ville comme celui d'un grand voyageur. Il n'attribuait à ce joyau que la valeur de la pierre en elle-même, en partie gâchée par le travail de ciselure; il était tout d'abord réticent à l'idée de se séparer d'une pierre aussi exceptionnelle, mais il finit par se ranger à des considérations commerciales. J'avais une bourse bien garnie, du fait que je faisais ces achats pour le compte de Mr. Trelawny qui est, je suppose que vous le savez, immensément riche. Je ne tardai pas à être sur le chemin du retour à Londres, avec le Rubis Étoilé bien en sécurité dans mon portefeuille, tandis qu'une joie et une exultation sans bornes envahissaient mon cœur.