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Car depuis trois ans l’Angleterre avait eu le temps de s’éveiller de ses rêves. Où étaient la liberté, la justice, la prospérité, dont on avait imaginé qu’elles s’attachaient aux pas de la reine Isabelle et du glorieux Lord Mortimer? De la confiance qu’on leur avait accordée, des espérances qu’on avait mises en eux, il ne restait rien que le souvenir d’une vaste illusion déçue.

Pourquoi avoir chassé, destitué, emprisonné et — du moins le croyait-on jusqu’à ce jour — laissé assassiner le faible Édouard II soumis à d’odieux favoris, si c’était pour qu’il fût remplacé par un roi mineur, plus faible encore, et dépouillé de tout pouvoir par l’amant de sa mère?

Pourquoi avoir décapité le comte d’Arundel, assommé le chancelier Baldock, coupé en quatre morceaux Hugh Le Despenser, quand à présent Lord Mortimer gouvernait avec le même arbitraire, pressurait le pays avec la même avidité, insultait, opprimait, terrifiait, ne supportait aucune discussion de son autorité?

Au moins, Hugh Le Despenser, créature vicieuse et cupide, présentait-il quelques faiblesses sur lesquelles on pouvait agir. Il lui arrivait de céder à la peur ou à l’attrait de l’argent. Roger Mortimer, lui, était un baron inflexible et violent. La Louve de France, comme on appelait la reine mère, avait pour amant un loup.

Le pouvoir corrompt rapidement ceux qui s’en saisissent sans y être poussés, avant tout, par le souci du bien public.

Brave, héroïque même, célèbre pour une évasion sans exemple, Mortimer avait, dans ses années d’exil, incarné les aspirations d’un peuple malheureux. On se rappelait qu’il avait autrefois conquis le royaume d’Irlande pour la couronne anglaise; on oubliait qu’il s’y était fait la main.

Jamais, en vérité, Mortimer n’avait pensé à la nation dans son ensemble, ni aux besoins de son peuple. Il ne s’était fait le champion de la cause publique qu’autant que cette cause se trouvait confondue pour un moment avec la sienne propre. Il n’incarnait, en vérité, que les griefs d’une certaine fraction de la noblesse. Devenu le maître, il se comportait comme si l’Angleterre tout entière fût passée à son service.

Et d’abord il s’était approprié presque le quart du royaume en devenant comte des Marches, titre et fief qu’il avait fait créer pour lui. Au bras de la reine mère, il menait train de roi, et en usait avec le jeune Édouard III comme si celui-ci eût été non pas son suzerain mais son héritier.

Lorsque, en octobre 1328, Mortimer avait exigé du Parlement réuni à Salisbury la confirmation de son élévation à la pairie, Henry de Lancastre au Tors-Col, doyen de la famille royale, s’était abstenu de siéger. Au cours de la même session, Mortimer avait fait pénétrer ses troupes en armes dans l’enceinte du Parlement, pour mieux appuyer ses volontés. Ce genre de contrainte ne fut jamais du goût des assemblées.

Presque fatalement, la même coalition formée naguère pour abattre les Despensers s’était reconstituée autour des mêmes princes du sang, autour d’Henry Tors-Col, autour des comtes de Norfolk et de Kent, oncles du jeune roi.

Deux mois après l’affaire de Salisbury, Tors-Col, profitant d’une absence de Mortimer et d’Isabelle, réunissait secrètement à Londres, dans l’église Saint-Paul, de nombreux évêques et barons, afin d’organiser un soulèvement armé. Or Mortimer entretenait des espions partout. Avant même que la coalition se fût équipée, il venait ravager avec ses propres troupes la ville de Leicester, premier fief des Lancastre. Henry voulait continuer la lutte; mais Kent, jugeant l’affaire mal engagée, se dérobait alors, peu glorieusement.

Si Lancastre s’était tiré de ce mauvais pas sans autre dommage qu’une amende, d’ailleurs impayée, de onze mille livres, il le devait à ceci qu’il était premier membre du Conseil de régence et tuteur du roi, et que, par une logique absurde, Mortimer avait besoin de maintenir la fiction juridique de cette tutelle afin de pouvoir faire également condamner, pour révolte contre le roi, des adversaires tels que Lancastre lui-même!

Ce dernier avait été envoyé en France, sous le prétexte de négocier le mariage de la sœur du jeune roi avec le fils aîné de Philippe VI. Cet éloignement était une prudente disgrâce, sa mission durerait longtemps.

Tors-Col absent, Kent se trouvait du coup, et presque malgré lui, le chef des mécontents. Tout refluait vers sa personne; et lui-même cherchait à effacer sa défection de l’année précédente. Non, ce n’était pas la lâcheté qui l’avait détourné d’agir…

Il pensait à toutes ces choses, confusément, devant la fenêtre de son château de Kensington. Le moine se tenait toujours immobile, les mains dans les manches. Qu’il fût un Frère Prêcheur, tout comme le premier messager qui lui avait déjà certifié qu’Édouard II n’était pas mort, donnait également à réfléchir au comte de Kent, et l’inclinait à prendre la nouvelle au sérieux, car l’ordre des Dominicains était réputé hostile à Mortimer. Or l’information, si elle était véridique, faisait tomber toutes les présomptions de régicide qui pesaient sur Isabelle et Mortimer. En revanche, elle modifiait complètement la situation du royaume.

Car maintenant le peuple regrettait Édouard II et, passant d’un extrême à l’autre, n’était pas loin d’élever au martyre ce prince dissolu. Si Édouard II vivait encore, le Parlement pourrait fort bien revenir sur ses actes passés, en déclarant qu’ils lui avaient été imposés, et restaurer l’ancien souverain.

Quelles preuves, après tout, possédait-on de sa mort? Le témoignage des habitants de Berkeley défilant devant la dépouille? Mais combien d’entre eux avaient-ils vu Édouard II auparavant? Qui pouvait affirmer qu’on ne leur avait pas montré un autre corps?… Nul membre de la famille royale ne se trouvait présent aux obsèques mystérieuses en l’abbatiale de Gloucester; en outre, c’était un cadavre vieux d’un mois, dans une caisse couverte d’un drap noir, qu’on avait descendu au tombeau.

— Et vous dites, frère Dienhead, l’avoir véritablement vu, de vos yeux? demanda Kent en se retournant.

Thomas Dienhead regarda de nouveau autour de lui, comme un bon conspirateur, et répondit à voix basse:

— C’est le prieur de notre ordre qui m’a envoyé là-bas; j’ai gagné la confiance du chapelain qui, pour me permettre l’entrée, m’a obligé de revêtir des habits laïques. Tout un jour je suis resté caché dans un petit bâtiment, à gauche du corps de garde; au soir on m’a fait pénétrer dans la grand-salle, et là j’ai bien vu le roi attablé, entouré d’un service d’honneur.

— Lui avez-vous parlé?

— On ne m’a pas laissé l’approcher, dit le frère; mais le chapelain me l’a montré, de derrière un pilier, et il m’a dit: «C’est lui.»

Kent demeura un moment silencieux, puis demanda:

— Si j’ai besoin de vous, puis-je vous faire quérir au couvent des Frères Prêcheurs?

— Non point, my Lord, car mon prieur m’a conseillé de ne pas demeurer au couvent, pour le moment.

Et il donna son adresse, dans Londres, chez un clerc du quartier Saint-Paul.

Kent ouvrit son aumônière et lui tendit trois pièces d’or. Le frère refusa; il n’avait le droit d’accepter aucun présent.

— Pour les aumônes de votre ordre, dit le comte de Kent.

Alors le frère Dienhead sortit une main de ses manches, s’inclina très bas, et se retira.

Le jour même, Edmond de Kent décidait d’avertir les deux principaux prélats naguère affiliés à la conjuration manquée, Graveson, l’évêque de Londres, et l’archevêque d’York, William de Melton, celui-là même qui avait marié Édouard III et Philippa de Hainaut.