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«On m’affirme par deux fois et de sources qui paraissent sûres…» leur écrivait-il.

Les réponses ne se firent pas attendre. Graveson garantissait son appui au comte de Kent en toute action que celui-ci voudrait mener; quant à l’archevêque d’York, primat d’Angleterre, il envoya son propre chapelain, Allyn, porter promesse de fournir cinq cents hommes d’armes, et même davantage s’il était nécessaire, pour la délivrance de l’ancien roi.

Kent prit alors d’autres contacts, avec Lord de la Zouche notamment, et avec plusieurs seigneurs, tels que Lord Beaumont et sir Thomas Rosslyn, qui s’étaient réfugiés à Paris afin de se soustraire à la vindicte de Mortimer. Car il y avait de nouveau, en France, un parti d’émigrés.

Ce qui emporta tout fut une communication personnelle et secrète du pape Jean XXII au comte de Kent. Le Saint-Père, ayant appris lui aussi que le roi Édouard II était toujours vivant, recommandait au comte de Kent d’agir pour sa délivrance, absolvant d’avance ceux qui participeraient à l’entreprise «ab omni pœna et culpa»… pouvait-on plus clairement dire que tous les moyens seraient bons?… et même menaçant le comte de Kent d’excommunication s’il négligeait cette tâche hautement pie.

Or ce n’était pas là un message oral, mais une lettre en latin où un éminent prélat du Saint-Siège, dont la signature était assez mal déchiffrable, rapportait fidèlement les paroles prononcées par Jean XXII dans un entretien à ce sujet. La lettre avait été acheminée par un membre de la suite du chancelier Burghersh, évêque de Lincoln, qui venait de rentrer d’Avignon où il était allé négocier, lui aussi, l’hypothétique mariage de la sœur d’Édouard III à l’héritier de France.

Edmond de Kent, fort ému, résolut alors d’aller vérifier sur place toutes ces informations si concordantes, et d’étudier les possibilités d’une évasion.

Il fit chercher le frère Dienhead à l’adresse que celui-ci avait donnée et, avec une escorte réduite mais sûre, il partit pour le Dorset. On était en février.

Arrivé à Corfe, par un jour de mauvais temps où les bourrasques salées balayaient la presqu’île désolée, Kent fit mander le gouverneur de la forteresse, sir John Daverill. Celui-ci vint se présenter au comte de Kent, dans l’unique auberge de Corfe, devant l’église de Saint-Édouard-le-Martyr, le roi assassiné de la dynastie saxonne.

De haute taille, étroit d’épaules, le front plissé et la lèvre méprisante, avec une sorte de regret dans la civilité ainsi qu’il convient à un homme de devoir, John Daverill s’excusa de ne pouvoir recevoir le noble Lord au château. Il avait des ordres absolus.

— Le roi Édouard II est-il vivant ou mort? lui demanda Edmond de Kent.

— Je ne puis vous le dire.

— C’est mon frère! Est-ce lui que vous gardez?

— Je ne suis pas autorisé à parler. Un prisonnier m’a été confié; je ne dois révéler ni son nom ni son rang.

— Pourriez-vous me laisser entrevoir ce prisonnier?

John Daverill fit non de la tête. Un mur, un roc, ce gouverneur, aussi impénétrable que l’énorme donjon sinistre défendu par trois vastes enceintes et qui se dressait sur le haut de la colline, au-dessus du petit village aux toits de pierres plates. Ah! Mortimer choisissait bien ses serviteurs!

Mais il y a des manières de nier qui sont comme des affirmations. Daverill eût-il fait tel mystère, eût-il montré pareille inflexibilité, si ce n’avait pas été l’ancien roi, précisément, qu’il gardait?

Edmond de Kent usa de son charme, qui était grand, et d’autres arguments aussi auxquels la nature humaine n’est pas toujours insensible. Il posa sur la table une lourde bourse d’or.

— Je voudrais, dit-il, que ce prisonnier fût bien traité. Ceci est pour améliorer son sort; il y a là cent livres esterlins.

— Je puis vous assurer, my Lord, qu’il est bien traité, dit Daverill à voix basse avec une nuance de complicité.

Et sans aucune gêne, il mit la main sur la bourse.

— Je donnerais volontiers le double, dit Edmond de Kent, seulement pour l’apercevoir.

Daverill eut une dénégation désolée.

— Comprenez, my Lord, qu’il y a en ce château deux cents archers de garde…

Edmond de Kent se crut un grand homme de guerre en notant intérieurement cette importante décision; il faudrait en tenir compte, pour l’évasion.

— … et que si jamais l’un d’eux parlait, que Madame la reine mère vînt à l’apprendre, elle me ferait décapiter.

Pouvait-on mieux se trahir, et avouer ce qu’on prétendait cacher?

— Mais je puis faire passer un message, reprit le gouverneur, car ceci restera entre vous et moi.

Kent, heureux de voir si vite avancer ses affaires, écrivit la lettre suivante, tandis que les rafales d’un vent mouillé battaient les fenêtres de l’auberge:

«Fidélité et respect à mon très cher frère, s’il vous plaît. Je prie Dieu de tout cœur que vous soyez en bonne santé car les dispositions sont prises pour que vous sortiez bientôt de prison et soyez délivré des maux qui vous accablent. Soyez assuré que j’ai l’appui des plus grands barons d’Angleterre et de toutes leurs forces, c’est-à-dire leurs troupes et leurs trésors. De nouveau vous serez roi; prélats et barons l’ont juré sur l’Évangile.»

Il tendit la feuille, simplement pliée, au gouverneur.

— Je vous prie de la sceller, my Lord, dit celui-ci; je ne veux point avoir pu en connaître la teneur.

Kent se fit apporter de la cire par quelqu’un de sa suite, apposa son cachet, et Daverill cacha le pli sous sa cotte.

— Un message, dit-il, sera parvenu de l’extérieur au prisonnier qui, je pense, le détruira aussitôt. Ainsi…

Et ses mains firent un geste qui signifiait l’effacement, l’oubli.

«Cet homme, si je sais m’y prendre assez bien, nous ouvrira les portes toutes grandes, le jour venu; nous n’aurons même pas à livrer bataille», pensait Edmond de Kent.

Trois jours plus tard sa lettre était aux mains de Roger Mortimer qui la lisait en conseil, à Westminster.

Aussitôt la reine Isabelle, s’adressant au jeune roi, s’écriait, pathétique:

— Mon fils, mon fils, je vous supplie d’agir contre votre plus mortel ennemi qui veut accréditer au royaume la fable que votre père est encore vivant, afin de vous déposer et prendre votre place. De grâce donnez les ordres pour qu’on châtie ce traître pendant qu’il en est temps.

En fait, les ordres étaient déjà donnés et les sbires de Mortimer galopaient vers Winchester pour arrêter le comte de Kent sur son chemin de retour. Mais ce n’était pas seulement une arrestation que voulait Mortimer; il exigeait une condamnation spectaculaire. Il avait quelques raisons de se hâter ainsi.

Dans un an, Édouard III allait être majeur; il manifestait déjà de nombreux signes de son impatience à gouverner. En éliminant Kent, après avoir éloigné Lancastre, Mortimer décapitait l’opposition et empêchait que le jeune roi pût échapper à son emprise.

Le 19 mars, le Parlement se réunissait à Winchester pour juger l’oncle du roi.

Au sortir d’un séjour de plus d’un mois en prison, le comte de Kent apparut décomposé, amaigri, hagard, et comme s’il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Il n’était pas homme, décidément, fait pour supporter l’adversité. Sa belle nonchalance distante l’avait quitté. Sous l’interrogatoire de Robert Howell, coroner de la maison royale, il s’effondra, avoua tout, conta son histoire de bout en bout, livra le nom de ses informateurs et de ses complices. Mais quels informateurs? L’ordre des Dominicains ne connaissait aucun Frère du nom de Dienhead; c’était là une invention de l’accusé, pour tenter de se sauver. Invention également la lettre du pape Jean XXII; personne, dans la suite de l’évêque de Lincoln, pendant l’ambassade d’Avignon, n’avait eu conversation au sujet du feu roi, ni avec le Saint-Père, ni avec aucun de ses cardinaux ou conseillers. Edmond de Kent s’obstinait. Voulait-on lui faire perdre la raison? Pourtant, il leur avait parlé, à ces Frères Prêcheurs! Il l’avait eue en main, cette lettre «ab omni pœna et culpa»