Kent découvrait enfin l’affreux traquenard dans lequel on l’avait attiré en se servant du fantôme du roi mort. Complot organisé de toutes pièces par Mortimer et par ses créatures: faux émissaires, faux moines, faux écrits, et, plus faux que tous et que tout, ce Daverill du château de Corfe! Kent avait basculé dans le piège.
Le coroner royal requérait la peine de mort.
Mortimer, assis sur l’estrade, devant les Lords, tenait chacun sous son regard; et Lancastre, le seul peut-être qui eût osé parler en faveur de l’accusé, était hors du royaume. Mortimer avait fait savoir qu’il n’engagerait aucune poursuite contre les complices de Kent, ecclésiastiques ou non, si celui-ci était condamné. Trop d’entre les barons se trouvaient, à un titre quelconque, compromis; ils abandonnèrent — et même Norfolk, propre frère de l’accusé — le second prince du sang à la rancune du comte des Marches. Une victime expiatoire, en somme.
Et bien que Kent, s’humiliant devant l’assemblée et reconnaissant son aberration, eût offert d’aller porter sa soumission au roi, en chemise, pieds nus et la corde au cou, les Lords, à regret, rendirent la sentence qu’on attendait d’eux. Pour apaiser leur conscience, ils chuchotaient:
— Le roi va le gracier; le roi usera de son pouvoir de grâce…
Il n’était pas vraisemblable qu’Édouard III fît décapiter son oncle, pour une action coupable certes, mais où la légèreté avait sa part, et où la provocation n’était que trop évidente.
Beaucoup qui avaient voté la mort se proposaient d’aller, le lendemain, demander la grâce.
Les Communes, elles, refusèrent de ratifier la sentence des Lords; elles réclamaient un supplément d’enquête.
Mais Mortimer, aussitôt acquis le vote de la Chambre Haute, courut au château où la reine Isabelle était à son dîner.
— C’est fait, lui dit-il; nous pouvons envoyer Edmond au billot. Mais nombre de nos faux amis escomptent que votre fils le sauvera de la peine suprême. Aussi je vous conjure d’agir sans retard.
Ils avaient pris soin d’occuper le jeune roi pour toute la journée par une réception au collège de Winchester, l’un des plus anciens et des plus réputés d’Angleterre.
— Le gouverneur de la ville, ajouta Mortimer, exécutera votre ordre, ma mie, aussi bien que s’il venait du roi.
Isabelle et Mortimer se regardèrent dans les yeux; ils n’en étaient plus à un crime près, ni à un abus de pouvoir. La Louve de France signa l’ordre de décapiter sur-le-champ son beau-frère et cousin germain.
Edmond de Kent fut à nouveau extrait de son cachot et, en chemise, les mains liées, conduit, sous escorte d’un petit détachement d’archers, dans une cour intérieure du château. Là il resta une heure, deux heures, trois heures, sous la pluie, tandis que le jour tombait. Pourquoi cette interminable attente devant le billot? Il passait par des alternances d’abattement et de folle espérance. Le roi son neveu était sans doute en train de sceller l’ordonnance de pardon. Cette station tragique était le châtiment qu’on imposait au condamné pour mieux lui inspirer le repentir et mieux lui faire apprécier la magnanimité de la clémence. Ou bien il y avait troubles et émeutes; le peuple peut-être s’était soulevé. Ou peut-être Mortimer venait-il d’être assassiné. Kent priait Dieu, et soudain se mettait à sangloter d’angoisse. Il grelottait sous sa chemise trempée; la pluie ruisselait sur le billot et sur le casque des archers. Quand donc ce supplice allait-il finir?
La seule explication qui ne pût se présenter à l’esprit du comte de Kent, c’était qu’on cherchait un bourreau, à travers tout Winchester, et qu’on n’en trouvait pas. Celui de la ville, sachant que les Communes rejetaient la sentence et que le roi n’avait pu se prononcer, refusait obstinément d’exercer son office sur un prince royal. Ses aides se solidarisaient avec lui; ils préféraient perdre leur charge.
On s’adressa aux officiers de la garnison pour qu’ils eussent à désigner un de leurs hommes, à moins que ne se proposât un volontaire auquel serait donnée grasse rémunération. Les officiers eurent un mouvement de dégoût. Ils voulaient bien maintenir l’ordre, monter la garde autour du Parlement, accompagner le condamné jusqu’au lieu d’exécution; mais il ne fallait pas leur demander plus, ni à eux ni à leurs soldats.
Mortimer entra dans une froide et féroce colère contre le gouverneur.
— Ne tenez-vous pas en vos prisons quelque meurtrier, faussaire ou brigand, qui veuille la vie sauve en échange? Allons, hâtez-vous, si vous ne voulez vous-même finir en geôle!
En visitant les cachots, on découvrit enfin l’homme souhaité; il avait volé des objets d’église et devait être pendu la semaine suivante. On lui remit la hache, mais il exigea d’avoir le visage masqué.
La nuit était venue. À la lueur des torches, combattue par l’averse, le comte de Kent vit s’avancer son exécuteur et comprit que ses longues heures d’espérance n’avaient été qu’une ultime et dérisoire illusion. Il poussa un cri affreux; il fallut l’agenouiller de force devant le billot.
Le bourreau d’occasion était plus peureux que cruel, et tremblait davantage que sa victime. Il n’en finissait pas de lever la hache. Il manqua son coup, et le fer glissa sur les cheveux. Il dut s’y reprendre à quatre fois, frappant dans une écœurante bouillie rouge. Les vieux archers, alentour, vomissaient.
Ainsi mourut, avant d’avoir trente ans, le comte Edmond de Kent, prince plein de grâce et de naïveté.
Et un voleur de ciboire fut rendu à sa famille.
Quand le jeune roi Édouard III revint d’avoir ouï une longue dispute en latin sur les doctrines de maître Occam, on lui apprit que son oncle avait été décapité.
— Sans mon ordre? dit-il.
Il fit appeler Lord Montaigu qui ne le quittait guère depuis l’hommage d’Amiens, et dont il avait pu à diverses reprises constater la loyauté.
— My Lord, lui demanda-t-il, vous étiez au Parlement ce jour. J’aimerais savoir la vérité…
II
LA HACHE DE NOTTINGHAM
Le crime d’État a toujours besoin d’être couvert par une apparence de légalité.
La source de la loi est dans le souverain, et la souveraineté appartient au peuple qui exerce celle-ci soit par le truchement d’une représentation élue, soit par une délégation héréditairement faite à un monarque, et parfois selon les deux manières ensemble comme c’était le cas déjà pour l’Angleterre.
Tout acte légal en ce pays devait donc comporter le consentement conjoint du monarque et du peuple, que ce consentement fût tacite ou exprimé.
L’exécution du comte de Kent avait légalité de forme puisque les pouvoirs royaux étaient exercés par le Conseil de régence, et qu’en l’absence du comte de Lancastre, tuteur du souverain, la signature revenait à la reine mère; mais cette exécution n’avait ni le consentement véritable d’un Parlement siégeant sous la contrainte, ni l’adhésion du roi tenu dans l’ignorance d’un ordre donné en son nom; un tel acte ne pouvait être que funeste à ses auteurs.