Le pouvoir, sans le consentement de ceux sur lesquels il est exercé, est une duperie qui jamais ne dure longtemps, un équilibre éminemment fragile entre la peur et la révolte, et qui se rompt d’un coup quand suffisamment d’hommes prennent ensemble conscience de partager le même état d’esprit.
Chevauchant sur une selle brodée d’or et d’argent, entouré d’écuyers vêtus d’écarlate et portant son pennon flottant au bout des lances, Mortimer s’avançait sur une route pourrie.
Pendant le voyage, Édouard III nota que sa mère paraissait malade, qu’elle avait le visage terne et tiré, les yeux marqués de fatigue, le regard moins brillant. Elle allait en litière et non sur sa haquenée blanche, comme c’était sa coutume; souvent il fallait arrêter la litière dont le mouvement lui donnait la nausée. Mortimer avait auprès d’elle une présence attentive et gênée.
Peut-être Édouard eût-il moins remarqué ces signes s’il n’avait eu l’occasion d’observer les mêmes, au début de l’année, sur Madame Philippa son épouse. Et puis, en voyage, les serviteurs bavardent davantage; les femmes de la reine mère parlaient à celles de Madame Philippa. À York, où l’on fit halte deux jours, Édouard ne pouvait plus avoir de doutes; sa mère était enceinte.
Il se sentait submergé de honte et de dégoût. La jalousie également, une jalousie de fils aîné, aidait à son ressentiment. Il ne retrouvait plus la belle et noble image qu’il avait de sa mère, en son enfance.
«Pour elle j’ai haï mon père, à cause des hontes qu’il lui infligeait. Et voici qu’elle-même à présent me honnit! Mère à quarante ans d’un bâtard qui sera plus jeune que mon propre fils!»
Comme roi, il se sentait humilié devant son royaume, et comme époux devant son épouse.
Dans la chambre du château d’York, se retournant entre les draps sans parvenir à trouver le sommeil, il disait à Philippa:
— Te souviens-tu, ma mie, c’est ici que nous nous sommes épousés… Ah! je t’ai conviée à un bien triste règne!
Placide et réfléchie, Philippa prenait l’événement avec moins de passion; mais, assez prude, elle jugeait.
— De telles choses, dit-elle, ne se verraient point à la cour de France.
— Ah! ma mie… Et les adultères de vos cousines de Bourgogne?… Et vos rois empoisonnés?
Du coup, la famille capétienne devenait celle de Philippa, comme s’il n’en était pas lui-même tout également descendu.
— En France on est plus courtois, répondit Philippa, moins affiché dans ses désirs, moins cruel en ses rancunes.
— On est plus dissimulé, plus sournois. On préfère le poison au fer…
— Vous, vous êtes plus brutaux…
Il ne répondit pas. Elle craignit de l’avoir offensé, étendit vers lui un bras rond et doux.
— Je t’aime fort, mon ami, dit-elle, car toi tu ne leur es point semblable…
— Et ce n’est pas seulement la honte, reprit Édouard, mais aussi le danger…
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que Mortimer est bien capable de nous faire tous périr, et d’épouser ma mère afin de se faire reconnaître régent et de pousser son bâtard au trône…
— C’est chose folle à penser! dit Philippa.
Certes, une telle subversion qui supposait le reniement de tous les principes, à la fois religieux et dynastiques, eût été, dans une monarchie ferme, proprement inimaginable; mais tout est possible, et même les plus démentes aventures, dans un royaume déchiré et abandonné à la lutte des factions.
— Je m’en ouvrirai demain à Montaigu, dit le jeune roi.
En arrivant à Nottingham, Lord Mortimer se montra particulièrement impatient, autoritaire et nerveux, parce que John Wynyard, sans pouvoir percer la teneur des entretiens, avait surpris de fréquents colloques, dans la dernière partie du trajet, entre le roi, Montaigu et plusieurs jeunes Lords.
Mortimer s’emporta contre sir Édouard Bohun, le vice-gouverneur, lequel, chargé d’organiser le logement, et n’agissant d’ailleurs que selon l’habitude, avait prévu d’installer les grands seigneurs dans le château même.
— De quel droit, s’écria Mortimer, avez-vous, sans en référer à moi, disposé d’appartements si proches de ceux de la reine mère?
— Je croyais, my Lord, que le comte de Lancastre…
— Le comte de Lancastre, ainsi que tous les autres, devra loger à un mille au moins du château.
— Et vous-même, my Lord?
Mortimer fronça les sourcils comme si cette question constituait une offense.
— Mon appartement sera à côté de celui de la reine mère, et vous ferez remettre à celle-ci, par le constable, les clés du château, chaque soir.
Édouard Bohun s’inclina.
Il est parfois des prudences funestes. Mortimer voulait éviter qu’on commentât l’état de la reine mère; il voulait surtout isoler le roi, ce qui permit aux jeunes Lords de s’assembler et de se concerter beaucoup plus librement, loin du château et des espions de Mortimer.
Lord Montaigu réunit ceux de ses amis qui lui paraissaient les plus résolus, garçons pour la plupart entre vingt et trente ans: les Lords Molins, Hufford, Stafford, Clinton, ainsi que John Nevil de Horneby et les quatre frères Bohun, Édouard, Humphrey, William et John, celui-ci étant comte de Hereford et Essex. La jeunesse formait le parti du roi. Ils avaient la bénédiction d’Henry de Lancastre, et davantage même qu’une bénédiction.
De son côté Mortimer siégeait au château en compagnie du chancelier Burghersh, de Simon Bereford, de John Monmouth, John Wynyard, Hugh Turplington et Maltravers, les consultant sur les moyens d’empêcher le développement d’une nouvelle conjuration.
L’évêque Burghersh sentait le vent tourner et se montrait moins ardent à la sévérité; se couvrant de sa dignité ecclésiastique, il prêchait l’entente. Il avait su, naguère, glisser à temps du parti Despenser au parti Mortimer.
— Assez d’arrestations, de procès et de sang, disait-il. Peut-être que quelques satisfactions allouées en terres, argent ou honneurs…
Mortimer l’interrompit du regard; son œil, à la paupière coupée droit, sous le massif du sourcil, faisait encore trembler; l’évêque de Lincoln se tut.
Or, à la même heure, Lord Montaigu réussissait à s’entretenir en privé avec Édouard III.
— Je vous supplie, mon noble roi, lui disait-il, de ne pas tolérer plus longtemps les insolences et les intrigues d’un homme qui a fait assassiner votre père, décapiter votre oncle, corrompu votre mère. Nous avons juré de verser jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour vous en délivrer. Nous sommes prêts à tout; encore faudrait-il agir avec hâte, et pour cela que nous puissions pénétrer en assez grand nombre dans le château où aucun de nous n’est logé.
Le jeune roi réfléchit un moment.
— À présent sûrement, William, répondit-il, je sais que je vous aime bien.
Il n’avait pas dit: «que vous m’aimez bien». Disposition d’âme vraiment royale; il ne doutait pas qu’on voulût le servir; l’important, pour lui, était d’accorder à bon escient sa confiance et son affection.
— Vous allez donc, continua-t-il, trouver le constable du château, sir William Eland, en mon nom, et le prier, de par mon ordre, de vous obéir en ce que vous lui demanderez.
— Alors, my Lord, dit Montaigu, que Dieu nous aide!
Tout dépendait, à présent, de cet Eland, et de ce qu’il fût acquis et de ce qu’il fût loyal; s’il révélait la démarche de Montaigu, les conjurés étaient perdus, et peut-être le roi lui-même. Mais sir Édouard Bohun garantissait qu’il pencherait du bon côté, ne fût-ce qu’en raison de la manière dont Mortimer, depuis l’arrivée à Nottingham, le traitait en valet.