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William Eland ne déçut pas Montaigu, lui promit de se conformer à ses ordres autant qu’il pourrait, et jura de garder le secret.

— Puisque donc vous êtes avec nous, lui dit Montaigu, remettez-moi ce soir les clés du château…

— My Lord, répondit le constable, sachez que les grilles et portes sont fermées chaque soir par des clés que je remets à la reine mère, laquelle les cache sous ses oreillers jusqu’au matin. Sachez aussi que la garde habituelle du château a été relevée et remplacée par quatre cents hommes des troupes personnelles de Lord Mortimer.

Montaigu vit tous ses espoirs s’écrouler.

— Mais je sais un chemin secret qui conduit de la campagne jusqu’au château, reprit Eland. C’est un souterrain que firent creuser les rois saxons pour échapper aux Danois, quand ceux-ci ravageaient tout le pays. Ce souterrain est inconnu de la reine Isabelle, de Lord Mortimer et de leurs gens auxquels je n’avais nulle raison de le montrer; il aboutit au cœur du château, dans le keep, et par là on peut pénétrer sans être aperçu de personne.

— Comment trouverons-nous l’entrée dans la campagne?

— Parce que je serai avec vous, my Lord.

Lord Montaigu eut un second et rapide entretien avec le roi; puis, dans la soirée, en compagnie des frères Bohun, des autres conjurés et du constable Eland, il monta à cheval et quitta la ville, déclarant à suffisamment de personnes que Nottingham leur devenait peu sûre.

Ce départ, qui ressemblait beaucoup à une fuite, fut aussitôt rapporté à Mortimer.

— Ils se savent découverts et se dénoncent d’eux-mêmes. Demain je les ferai saisir et traduire devant le Parlement. Allons, nous aurons une nuit tranquille, ma mie, dit-il à la reine Isabelle.

Vers minuit, de l’autre côté du keep, dans une chambre aux murs de granit éclairée seulement d’une veilleuse, Madame Philippa demandait à son époux pourquoi il ne se couchait pas et demeurait assis au bord du lit, une cotte de mailles sous sa cotte de roi, et une épée courte au côté.

— Il peut se passer de grandes choses, cette nuit, répondit Édouard.

Philippa restait calme et placide en apparence, mais le cœur lui battait à grands coups dans la poitrine; elle se rappelait leur conversation d’York.

— Croyez-vous qu’il veuille venir vous assassiner?

— Cela aussi peut se faire.

Il y eut un bruit de voix chuchotées dans la pièce voisine, et Guillaume de Mauny, que le roi avait désigné pour prendre la garde en son antichambre, frappa discrètement à la porte. Édouard alla ouvrir.

— Le constable est là, my Lord, et les autres avec lui.

Édouard revint poser un baiser sur le front de Philippa; elle lui saisit les doigts, les tint un instant étroitement serrés et murmura:

— Dieu te garde!

Guillaume de Mauny demanda:

— Dois-je vous suivre, my Lord?

— Ferme étroitement les portes derrière moi, et veille sur Madame Philippa.

Dans la cour herbue du donjon, sous la clarté de la lune, les conjurés attendaient rassemblés autour du puits, ombres années de glaives et de haches.

La jeunesse du royaume s’était entouré les pieds de chiffons; le roi n’avait pas pris cette précaution et son pas fut seul à résonner sur les dalles des longs couloirs. Une unique torche éclairait cette marche.

Aux serviteurs, allongés à même le sol et qui se soulevaient, somnolents, on murmurait: «Le roi», et ils demeuraient où ils étaient, se tassant sur eux-mêmes, inquiets de cette promenade nocturne de seigneurs en armes, mais ne cherchant pas à en savoir trop.

La bagarre éclata seulement dans l’antichambre des appartements de la reine Isabelle, où les six écuyers postés là par Mortimer refusèrent le passage, bien que ce fût le roi qui le demandât. Bataille fort brève, où seul John Nevil de Horneby fut blessé d’un coup de pique qui lui traversa le bras; cernés et désarmés, les hommes de garde se collèrent aux murs; l’affaire n’avait duré qu’une minute, mais derrière l’épaisse porte on entendit un cri échappé de la gorge de la reine mère, puis le bruit de traverses poussées.

— Lord Mortimer, sortez! commanda Édouard III; c’est votre roi qui vient vous appréhender.

Il avait pris sa claire et forte voix de bataille, celle aussi que la foule d’York avait entendue le jour de son mariage.

Il n’y eut d’autre réponse qu’un tintement d’épée tirée hors d’un fourreau.

— Mortimer, sortez! répéta le jeune roi.

Il attendit encore quelques secondes, puis soudain saisit la plus proche hache des mains d’un jeune Lord, l’éleva au-dessus de sa tête, et, de toutes ses forces, l’abattit contre la porte.

Ce coup de hache, c’était l’affirmation trop longuement attendue de sa puissance royale, la fin de ses humiliations, le terme aux arrêts délivrés contre son vouloir; c’était la libération de son Parlement, l’honneur rendu aux Lords et la légalité restaurée au royaume. Bien plus que le jour du couronnement, le règne d’Édouard III commençait là, avec ce fer brillant planté dans le chêne sombre, et ce choc, ce grand craquement de bois dont l’écho se répercuta sous les voûtes de Nottingham.

Dix autres haches s’attaquèrent à la porte, et bientôt le lourd vantail céda.

Roger Mortimer était au centre de la pièce; il avait eu le temps de passer des chausses; sa chemise blanche était ouverte sur sa poitrine, et il tenait son épée à la main.

Son œil couleur de pierre brillait sous les sourcils épais, ses cheveux grisonnants et dépeignés entouraient son rude visage; il y avait encore une belle force en cet homme-là.

Isabelle, auprès de lui, les joues baignées de larmes, tremblait de froid et de peur; ses minces pieds nus faisaient deux taches claires sur le dallage. On apercevait dans la pièce voisine un lit défait.

Le premier regard du jeune roi fut pour le ventre de la reine mère, dont la robe de nuit dessinait l’arrondi. Jamais Édouard III ne pardonnerait à Mortimer d’avoir réduit sa mère, que ses souvenirs lui représentaient si belle et si vaillante dans l’adversité, si cruelle dans le triomphe mais toujours parfaitement royale, à cet état de femelle éplorée à qui l’on venait arracher le mâle dont elle était grosse, et qui se tordait les mains en gémissant:

— Beau fils, beau fils, je vous en conjure, épargnez le gentil Mortimer!

Elle s’était placée entre son fils et son amant.

— A-t-il épargné votre honneur? dit Édouard.

— Ne faites point de mal à son corps, cria Isabelle. Il est vaillant chevalier, notre ami bien-aimé; rappelez-vous que vous lui devez votre trône!

Les conjurés hésitaient. Allait-il y avoir combat, et faudrait-il tuer Mortimer sous les yeux de la reine?

— Il s’est assez payé d’avoir hâté mon règne! Allez, mes Lords, qu’on s’en saisisse, dit le jeune roi en écartant sa mère et en faisant signe à ses compagnons d’avancer.

Montaigu, les Bohun, Lord Molins et John Nevil dont le bras ruisselait de sang sans qu’il y prît garde, entourèrent Mortimer. Deux haches se levèrent derrière lui, trois lames se dirigèrent vers ses flancs, une main s’abattit sur son bras pour lui faire lâcher l’épée qu’il tenait. On le poussa vers la porte. Au moment de la franchir, Mortimer se retourna.

— Adieu, Isabelle, ma reine, s’écria-t-il; nous nous sommes bien aimés!

Et c’était vrai. Le plus grand, le plus spectaculaire, le plus dévastateur amour du siècle, commencé comme un exploit de chevalerie, et qui avait ému toutes les cours d’Europe, jusqu’à celle du Saint-Siège, cette passion qui avait frété une flotte, équipé une armée, s’était consommée dans un pouvoir tyrannique et sanglant, s’achevait entre des haches, à la lueur d’une torche fumeuse. Roger Mortimer, huitième baron de Wigmore, ancien Grand Juge d’Irlande, premier comte des Marches, était conduit vers les prisons; sa royale maîtresse, en chemise, s’écroulait au pied du lit.