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Au château, dès le maître apparu, on cornait l’eau pour la dînée de midi. Dans la grand-salle tendue de tapisseries aux armes de France, d’Artois, de Valois et de Constantinople — car Madame de Beaumont était Courtenay par sa mère — Robert s’attablait pour engloutir pendant trois heures de rang, tout en taquinant son entourage; il faisait comparaître son maître queux, la cuiller de bois pendue à la ceinture, et parfois le complimentait si le cuissot de laie, bien mariné, était fondant à point, ou lui promettait la potence si la sauce au poivre chaud, dont on arrosait le cerf entier rôti à la broche, manquait de relevé.

Il prenait le temps d’une courte sieste, après quoi il revenait dans la grand-salle pour entendre ses prévôts et receveurs, se faire donner les comptes, régler les affaires de son fief et rendre la justice. Il aimait beaucoup rendre la justice, voir l’envie ou la haine dans les yeux des plaideurs, la fourberie, l’astuce, la malice, le mensonge, se voir lui-même en somme, à la petite échelle des gens du fretin.

Il se réjouissait surtout des histoires de femmes ribaudes et de maris trompés.

— Faites paraître le cornard! ordonnait-il, carré dans son faudesteuil de chêne.

Et de poser les questions les plus paillardes, tandis que les clercs greffiers pouffaient derrière leurs plumes et que les requérants devenaient cramoisis de honte.

Robert avait une fâcheuse propension, que ses prévôts lui reprochaient, à n’infliger que des peines légères aux voleurs, larrons, pipeurs de dés, suborneurs, détrousseurs, maquereaux et brutaux, sauf, bien sûr, quand le larcin ou le délit avait été commis à son détriment. Une secrète connivence le liait de cœur avec tout ce qu’il y avait de truanderie sur la terre.

Justice rendue, et voilà la journée presque passée. Robert descendait aux étuves, installées dans une chambre basse du donjon, se plongeait dans une cuve d’eau chaude parfumée d’herbes et d’aromates qui défatiguent les membres, se faisait sécher et bouchonner comme un cheval, peigner, raser, friser.

Déjà, écuyers, échansons et valets avaient de nouveau dressé sur les tréteaux les tables du souper, où Robert paraissait dans une immense robe seigneuriale de velours vermeil ouvré de lis d’or et des châteaux d’Artois, et dont la fourrure intérieure lui couvrait la chaussure.

Madame de Beaumont, elle, portait une robe de camocas violet, fourrée de menu-vair, brodée en or des initiales «J» et «R» entrelacées, avec semis de trèfles d’argent.

La chère était moins lourde qu’au repas de midi: potages aux herbes ou au lait, un paon, un cygne rôti au milieu d’une couronne de pigeonneaux, fromages frais et fermentés, tartes et gaufres sucrées qui aidaient à goûter les vieux vins coulant des aiguières en forme de lion ou d’oiseau.

On servait à la française, c’est-à-dire à deux par écuelle, une femme et un homme mangeant au même plat, sauf le seigneur. Robert avait sa platée pour lui seul, qu’il vidait de la cuiller, du couteau et des doigts, s’essuyant à la nappe comme chacun. Pour la petite volaille, il broyait chair et os, tout ensemble.

Vers la fin du souper, le ménestrel Watriquet de Couvin était prié de prendre sa courte harpe et de dire un conte de sa composition. Messire Watriquet était de Hainaut; il connaissait bien le comte Guillaume et la comtesse, sœur de Madame de Beaumont; il avait fait ses débuts à leur cour, et poursuivait sa carrière en passant chez chaque Valois, à tour de rôle. On se le disputait à gros gages.

— Watriquet, le lai des Dames de Paris! réclamait Robert, la bouche encore grasse.

C’était son conte préféré et, bien qu’il le connût presque par cœur, il voulait l’entendre toujours, semblable en cela aux enfants qui exigent chaque soir la même histoire, et qu’on n’en omette rien. Qui eût pu, à ce moment-là, croire Robert d’Artois capable de faux et de crimes?

Le lai des Dames de Paris contait l’aventure de deux bourgeoises, Margue et Marion, femme et nièce d’Adam de Gonesse, qui, s’en allant au tripier, le matin du jour des Rois, rencontrent pour leur malheur une voisine, dame Tifaigne la coiffière, et se laissent entraîner par elle dans une auberge où l’hôte, dit-on, fait crédit.

Voici les commères attablées à la taverne des Maillets où le tenancier Drouin leur sert force bonnes choses: du vin claret, une oie grasse, une pleine écuelle d’aulx, des gâteaux chauds.

À cet endroit du conte, Robert d’Artois se mettait à rire, d’avance. Et Watriquet poursuivait:

… Lors commença Margue à suer Et boire à grandes hanapées. En peu d’heures eurent échappées Trois chopines parmi sa gorge. «Dame, foi que je dois saint Georges, Dit Maroclippe, sa commère, Ce vin me fait la bouche amère; Je veux avoir de la grenache, Si devais-je vendre ma vache Pour en avoir aux mains plein pot.»

Assis près de la grande cheminée où un arbre entier flambait, Robert d’Artois, renversé en arrière, gloussait d’un gros rire de gorge.

C’était toute sa jeunesse, passée dans les tavernes, bordeaux et autres mauvais lieux, qu’il revoyait à travers ce conte. En avait-il assez connu de ces franches garces, attablées et s’enivrant avec application à l’insu de leurs maris!

À minuit, chantait Watriquet, Margue, Marion et la coiffière, ayant tâté de tous les vins, de l’Arbois jusqu’au Saint-Mélion, et s’étant fait porter gaufres, oublies, amandes pelées, poires, épices et noix, étaient encore à l’auberge. Margue propose d’aller danser dehors. Le tavernier exige, pour les laisser sortir, qu’elles déposent leurs habits en gage; ce à quoi elles consentent volontiers, saoules qu’elles sont; en un tournemain elles se défont de leurs robes et pelissons, cottes, chemises, bourses et courroies.

Nues comme au jour de leur naissance, les voilà parties dans la nuit de janvier, braillant à tue-tête: «Amour au vireli m’en vois», titubant, trébuchant, s’écorchant aux murs, se rattrapant l’une à l’autre, pour finalement s’écrouler, ivres mortes, sur les monceaux d’ordures.

Le jour se lève, les portes s’ouvrent. On les découvre toutes souillées et sanglantes et ne bougeant pas plus que «merdes en la mi voie». On va quérir les maris qui les croient assassinées; on les porte au cimetière des Innocents; on les jette à la fosse commune.

L’une sur l’autre, toutes vives; Or leur fuyait par les gencives

Le vin, et par tous les conduits.

Elles ne sortent de leur sommeil que la nuit suivante, au milieu du charnier, couvertes de terre, mais pas encore dessaoulées, et se mettent à crier dans le cimetière tout noir et gelé:

«Drouin, Drouin, où es allé? Apporte trois harengs salés Et un pot de vin du plus fort Pour faire à nos têtes confort; Et ferme aussi la grand fenestre!»

C’était un rugissement que poussait alors Monseigneur Robert. Le ménestrel Watriquet avait peine à finir son conte car, pour plusieurs minutes, le rire du géant emplissait la salle. Les yeux larmoyants, il se frappait les côtes à deux mains. Dix fois il répétait: «Et ferme aussi la grand fenestre!» Sa joie était si contagieuse que toute la maisonnée se tordait avec lui.