L’entrée du roi d’armes, escorté de ses hérauts, et qui venait pour une nouvelle proclamation, produisit une utile diversion.
— «Or, oyez, hauts et puissants princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers qui êtes au tournoi parties! Je vous fais assavoir de par Messeigneurs les juges diseurs que chacun de vous soit demain dedans les rangs à l’heure de midi, en armes et prêt pour tournoyer, car à une heure après midi les juges feront couper les cordes pour commencer le tournoi, auquel il y aura de riches dons par les dames donnés. Outre plus, je vous avise que nul d’entre vous ne doit amener dedans les rangs valets à cheval pour vous servir outre la quantité, à savoir: quatre valets pour princes, trois pour comtes, deux pour chevaliers et un pour écuyers, et des valets de pied chacun à son plaisir, comme ainsi en ont ordonné les juges. Outre plus, s’il plaît à vous tous, vous lèverez la main dextre en haut vers les saints, et tous ensemble promettrez que nul d’entre vous audit tournoi ne frappera à son escient d’estoc, ni non plus de la ceinture jusque plus bas; et d’autre part, si, par cas d’aventure, le heaume choit de la tête à aucun d’entre vous, nul autre ne le touchera tant que son heaume ne sera remis et lacé; et vous vous soumettrez, si vous en faites autrement, à perdre armure et destrier, et à être criés bannis du tournoi les autres fois. Et ainsi vous jurez et promettez par la foi, sur votre honneur.»
Tous les tournoyeurs présents levèrent la main et crièrent:
— Oui, oui, nous le jurons!
— Prenez bien garde, demain, dit le duc de Bourgogne à ses chevaliers, car notre cousin d’Artois pourrait se montrer mauvais et ne pas respecter toutes les semonces.
Et puis l’on se remit à danser.
VIII
HONNEUR DE PAIR, HONNEUR DE ROI
Chaque tournoyeur se trouvait dans le pavillon de drap brodé où flottait sa bannière et s’y faisait équiper. D’abord les chausses de mailles auxquelles on fixait les éperons; puis les plaques de fer qui couvraient les jambes et les bras; ensuite le haubert de cuir épais par-dessus lequel on revêtait l’armure de corps, sorte de tonnelet de fer, articulé ou bien d’une seule pièce, selon les préférences. Venaient ensuite la cervelière de cuir pour protéger des chocs du heaume, et le heaume lui-même, empanaché ou surmonté d’emblèmes, et qui se laçait au col du haubert par des lanières de cuir. Par-dessus l’armure, on passait la cotte de soie, de couleur éclatante, longue, flottante, avec d’immenses manches festonnées qui pendaient aux épaules, et des armoiries brodées sur la poitrine. Enfin le chevalier recevait l’épée, au tranchant émoussé, et l’écu, large ou rondache.
Dehors le destrier attendait, couvert d’une housse armoriée, mâchant son mors à longues branches, et le frontal protégé d’une plaque de fer sur laquelle était fixé, comme sur le heaume du maître, un aigle, un dragon, un lion, une tour ou un bouquet de plumes. Des valets d’armes tenaient les trois lances épointées dont chaque tournoyeur disposait, ainsi qu’une masse assez légère pour n’être pas meurtrière.
Les gens de noblesse se promenaient entre les pavillons, venaient assister au harnachement des champions, adressaient aux amis les derniers encouragements.
Le petit prince Jean, fils aîné du roi, contemplait avec admiration ces préparatifs, et Jean le Fol, qui l’accompagnait, faisait des grimaces sous son bonnet à marotte.
La foule populaire, nombreuse, était tenue à distance par une compagnie d’archers; elle verrait surtout de la poussière, car, depuis quatre jours que les jouteurs piétinaient les lices, l’herbe était morte et le sol, bien qu’arrosé, se transformait en poudre.
Avant même que d’être à cheval, les tournoyeurs ruisselaient sous leur harnois dont les plaques de fer chauffaient au grand soleil de juillet. Ils perdraient bien quatre livres dans la journée.
Les hérauts passaient en criant:
— Lacez heaumes, lacez heaumes, seigneurs chevaliers, et hissez bannières, pour convoyer la bannière du chef!
Les échafauds s’étaient emplis et les juges diseurs, parmi lesquels le connétable, messire Miles de Noyers et le duc de Bourbon, se trouvaient à leurs places dans la tribune centrale.
Les trompes retentirent; les tournoyeurs, aidés par leurs valets, montèrent pesamment à cheval et se rendirent, qui devant la tente du roi de France, qui devant la tente du roi de Bohême, pour se former en cortège, deux par deux, chaque chevalier suivi de son porte-bannière, jusqu’aux lices, où ils firent leur entrée.
Des cordes séparaient l’enclos par moitié, dans le sens de la largeur. Les deux partis se rangèrent face à face. Après de nouvelles sonneries de trompettes, le roi d’armes s’avança pour répéter une dernière fois les conditions du tournoi.
Enfin il cria:
— Coupez cordes, hurlez bataille, quand vous voudrez!
Le duc de Bourbon n’entendait jamais ce cri sans un certain malaise, car c’était celui qu’autrefois poussait son père, Robert de Clermont, le sixième fils de Saint Louis, dans les crises de démence qui le saisissaient soudain au milieu d’un repas ou d’un conseil royal. Le duc lui-même préférait être juge plutôt que combattant.
Les hommes préposés avaient levé leurs haches; les cordes se rompirent. Les porte-bannières quittèrent les rangs; les valets à cheval, armés de tronçons de lance qui n’avaient pas plus de trois pieds, s’alignèrent contre la main courante, prêts à se porter au secours de leurs maîtres. Puis la terre trembla sous les sabots de deux cents chevaux lancés au galop les uns contre les autres; et la mêlée s’engagea.
Les dames, debout dans les tribunes, criaient en suivant des yeux le heaume de leur chevalier préféré. Les juges étaient attentifs à distinguer les coups échangés afin de désigner les vainqueurs. Le choc des lances, des étriers, des armures, de toute cette ferraille, produisait un vacarme infernal. La poussière faisait écran au soleil.
Dès le premier affrontement, quatre chevaliers furent jetés à bas de leur destrier et vingt autres eurent leur lance rompue. Les valets, répondant aux appels qui sortaient par la ventaille des heaumes, coururent porter des lances neuves aux tournoyeurs désarmés et relever les désarçonnés qui gigotaient comme des crabes retournés. L’un d’eux avait la jambe brisée et quatre hommes durent l’emporter.
Miles de Noyers était maussade et, bien que juge diseur, ne s’intéressait qu’assez vaguement au spectacle. En vérité, on lui faisait perdre son temps. Il avait à présider aux travaux de la Chambre des Comptes, contrôler les arrêts du Parlement, veiller à l’administration générale du royaume. Et pour complaire au roi, il lui fallait se tenir là, à regarder des hurleurs casser des lances de frêne! Il cachait peu ses sentiments.
— Tous ces tournois coûtent trop cher; ce sont profusions inutiles, et que le peuple blâme, disait-il à ses voisins. Le roi n’entend pas ses sujets parler dans les bourgs et les campagnes. Lorsqu’il passe, il ne voit que gens courbés à lui baiser les pieds; mais moi, je sais bien ce que me rapportent les baillis et les prévôts. Vaines dépenses d’orgueil et de futilité! Et pendant ce temps rien ne se fait; les ordonnances demeurent à signer pendant deux semaines; on ne tient conseil que pour décider qui sera roi d’armes ou chevalier d’honneur. La grandeur d’un royaume ne se mesure pas à ces simulacres de chevalerie. Le roi Philippe le Bel le savait bien, qui, d’accord avec le pape Clément, avait fait interdire les tournois.