— Trousseau! Un peu plus d’eau fraîche, je te prie.
Puis il poursuivit:
— Ce sont les communes d’Artois qui n’ont pas voulu payer le prix pour changer de maître; qu’y puis-je?… L’ordonnance d’ouvrir ton procès attend depuis un mois. Depuis un mois je refuse de la signer parce que je ne veux pas que mon frère soit confronté à de basses gens qui vont le souiller d’une boue dont je ne suis pas sûr qu’il se puisse laver. Chaque homme est faillible; nul d’entre nous n’a commis que de louables choses. Tes témoins ont été payés ou menacés; ton notaire a parlé; les faussaires sont écroués, et leurs aveux recueillis d’avoir écrit tes lettres.
— Elles sont vraies, répéta Robert.
Philippe VI soupira. Que d’efforts faut-il faire pour sauver un homme malgré lui!
— Je ne dis pas, Robert, que tu en sois vraiment coupable. Je ne dis pas, comme on le prétend, que tu aies mis la main à ces lettres. On te les a apportées, tu les as crues bonnes, tu as été trompé…
Robert, dans son baquet, contractait les mâchoires.
— Peut-être même, continua Philippe, est-ce ma propre sœur, ton épouse, qui t’a abusé. Les femmes ont de ces faussetés, parfois, croyant nous servir! Fausseté est leur nature. Vois la mienne, qui n’a pas répugné à dérober mon sceau.
— Oui, les femmes sont fausses, dit Robert avec colère. Tout cela est manège de femmes monté entre ton épouse et sa belle-sœur de Bourgogne. Je ne connais point les viles gens dont on m’oppose les aveux extorqués!
— Je veux également tenir pour calomnie, reprit plus bas Philippe, ce qu’on dit de la mort de ta tante…
— Elle avait dîné chez toi!
— Mais sa fille n’y avait pas dîné, quand elle trépassa en deux jours.
— Je n’étais pas le seul ennemi qu’elles se fussent acquis en leur mauvaise vie, répondit Robert d’un ton de feinte indifférence.
Il sortit de la cuve et réclama des toiles pour se sécher. Philippe en fit autant. Ils étaient l’un devant l’autre, nus, la peau rosé, et fortement velus. Leurs serviteurs attendaient à quelques pas, avec les vêtements d’apparat sur les bras.
— Robert, j’attends ta réponse, dit le roi.
— Quelle réponse?
— Que tu renonces à l’Artois, pour que je puisse éteindre l’affaire…
— Et pour que tu puisses aussi reprendre la parole que tu m’avais donnée avant d’être roi. Sire, mon frère, aurais-tu donc oublié qui t’a porté au trône, qui t’a rallié les pairs, qui t’a gagné ton sceptre?
Philippe de Valois prit Robert par les poignets et, le regardant droit dans les yeux:
— Si j’avais oublié, Robert, crois-tu que je te parlerais en ce moment comme je le fais?… Pour la dernière fois, renonce.
— Jamais, répondit le géant en secouant la tête.
— C’est au roi que tu refuses?
— Oui, Sire, au roi que j’ai fait. Philippe desserra les doigts.
— Alors, si tu ne veux point sauver ton honneur de pair, dit-il, moi je veillerai à sauver mon honneur de roi!
IX
LES TOLOMEI
— Faites-moi pardon, Monseigneur, de ne pouvoir me lever pour vous mieux accueillir, dit Spinello Tolomei, d’une voix haletante, à l’entrée de Robert d’Artois.
Le vieux banquier était allongé sur un lit dressé dans son cabinet de travail; une couverture légère laissait deviner la forme de son gros ventre et de sa poitrine amenuisée. Une barbe de huit jours semblait, sur ses joues effondrées, comme un dépôt de sel, et sa bouche bleuie cherchait l’air. Mais de la fenêtre, donnant sur la rue des Lombards, ne venait aucune fraîcheur. Paris cuisait, sous le soleil d’un après-midi d’août.
Il ne restait plus beaucoup de vie dans le corps de messer Tolomei, plus beaucoup de vie dans le regard de son seul œil ouvert qui n’exprimait rien qu’un mépris fatigué, comme si quatre-vingts ans d’existence avaient été un bien inutile effort.
Autour du lit se tenaient quatre hommes au teint basané, aux lèvres minces, aux yeux luisants comme des olives noires, et tous vêtus également de robes sombres.
— Mes cousins Tolomeo Tolomei, Andréa Tolomei, Giaccomo Tolomei… dit le moribond en les désignant. Et puis vous connaissez mon neveu, Guccio Baglioni…
À trente-cinq ans, les tempes de Guccio étaient déjà blanches.
— Ils sont tous venus de Sienne pour me voir mourir… et aussi pour d’autres choses, ajouta lentement le vieux banquier.
Robert d’Artois, en chausses de voyage, le buste un peu penché sur le siège qu’on lui avait avancé, regardait le vieillard avec cette fausse attention des gens qu’obsédé un très grave souci.
— Monseigneur d’Artois est un ami, j’ose le dire, reprit Tolomei à l’adresse de ses parents. Tout ce qu’on pourra faire pour lui doit être fait; il nous a sauvés, souvent, et il n’a pas dépendu de lui cette fois…
Comme les cousins siennois n’entendaient guère le français, Guccio leur traduisit, rapidement, les paroles de l’oncle; les cousins hochèrent, d’un même mouvement, leurs faces sombres.
— Mais, si c’est d’argent que vous avez nécessité, Monseigneur, hélas, hélas, et malgré tout mon dévouement pour vous, nous ne pouvons rien. Vous savez trop pourquoi…
On sentait que Spinello Tolomei économisait ses forces. Il n’avait pas besoin de s’étendre longuement. À quoi bon commenter la situation dramatique où se débattaient, depuis quelques mois, les banquiers italiens?
En janvier, le roi avait rendu une ordonnance par laquelle tous les Lombards se voyaient menacés d’expulsion. Ce n’était pas là chose nouvelle; chaque règne, en ses moments difficiles, brandissait la même menace et raflait aux Lombards une part de leur fortune en les obligeant à racheter leur droit de séjour. Pour compenser la perte, les banquiers augmentaient pendant un an le taux d’usure. Mais l’ordonnance cette fois s’accompagnait d’une plus grave mesure. Toutes les créances que les Italiens détenaient sur des seigneurs français se trouvaient, de par la volonté royale, annulées; et il était interdit aux débiteurs de s’acquitter, si même ils en avaient le vouloir ou la possibilité. Des sergents royaux, montant la garde aux portes des comptoirs, faisaient rebrousser chemin aux honnêtes clients qui venaient rembourser. Les banquiers italiens en auraient pleuré!
— Et cela parce que la noblesse s’est trop endettée pour ces folles fêtes, pour tous ces tournois où elle veut briller devant le roi! Même sous Philippe le Bel nous ne fûmes pas traités de telle façon.
— J’ai plaidé pour vous, dit Robert.
— Je sais, je sais, Monseigneur. Vous avez toujours défendu nos compagnies. Mais voilà, vous n’êtes guère mieux en grâce que nous, à présent… Nous pouvions croire que les choses s’arrangeraient comme les autres fois. Mais avec la mort de Macci dei Macci, le dernier coup nous a été porté!
Le vieil homme tourna son regard vers la fenêtre, et se tut.
Macci dei Macci, l’un des plus grands financiers italiens en France, auquel Philippe VI depuis le début de son règne avait confié, sur le conseil de Robert, l’administration du Trésor, venait d’être pendu la semaine précédente après jugement sommaire.
Guccio Baglioni, la voix chargée de colère contenue, dit alors:
— Un homme qui avait mis tout son labeur, toute son astuce au service de ce royaume. Il se sentait plus français que s’il était né sur la Seine! S’est-il enrichi en son office davantage que ceux qui l’ont fait pendre? C’est toujours sur les Italiens qu’on frappe parce qu’ils n’ont pas moyens de se défendre!