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Et pourtant nul ne voulait se compromettre pour l’ancien pair de France. On se rappelait à peine l’avoir connu. Même dans ce bourbier Robert apparaissait comme un pestiféré. Et la liste de ses rancunes s’allongeait.

Toutefois, il eut quelque consolation à constater, en écoutant les gens, que les affaires de son cousin Valois étaient moins brillantes qu’on eût pu le croire. L’Église cherchait à décourager la croisade. Quelle serait, une fois Philippe VI et ses alliés embarqués, la situation de l’Occident laissé à la discrétion de l’Empereur et du roi anglais? Si jamais ces deux souverains venaient à s’unir… Déjà le passage général avait été reculé de deux ans. Le printemps de 1334 s’était achevé sans que rien fût prêt. On parlait maintenant de l’année 36.

Pour sa part, Philippe VI, présidant lui-même une assemblée plénière des docteurs de Paris sur la montagne Sainte-Geneviève, brandissait la menace d’un décret d’hérésie contre le vieux pontife, âgé de quatre-vingt-dix ans, si celui-ci ne rétractait pas ses thèses théologiques. D’ailleurs, on donnait la mort de Jean XXII pour imminente; mais il y avait dix-huit ans qu’on annonçait cela!

«Rester vivant, se répétait Robert, voilà toute l’affaire; durer, pour attendre le jour où l’on gagne.»

Déjà le trépas de quelques-uns de ses ennemis venait lui rendre l’espérance. Le trésorier Forget était mort à la fin de l’autre année; le chancelier Guillaume de Sainte-Maure venait de mourir à son tour. Le duc Jean de Normandie, héritier de France, était gravement malade; et même Philippe VI, disait-on, subissait des ennuis de santé. Peut-être les maléfices de Robert n’avaient-ils pas été totalement inopérants…

Pour retourner en Flandre, Robert prit des habits de convers. Étrange frère, en vérité, que ce géant dont le capuchon dominait les foules, qui entrait d’un pas guerrier aux abbayes, et demandait l’hospitalité qu’on doit aux hommes de Dieu de la même voix qu’il eût demandé sa lance à un écuyer!

Dans un réfectoire de Bruges, la tête inclinée sur son écuelle, au bout de la longue table grasse, et faisant mine de murmurer des prières dont il ignorait le premier mot, il écoutait le frère lecteur, installé dans une petite niche creusée à mi-hauteur du mur, lire la vie des saints. Les voûtes renvoyaient la voix monotone sur la tablée des moines; et Robert se disait: «Pourquoi ne pas finir ainsi? La paix, la profonde paix des couvents, la délivrance de tout souci, le renoncement, le gîte assuré, les heures régulières, la fin de l’errance…»

Quel homme, fût-ce le plus turbulent, le plus ambitieux, le plus cruel, n’a pas connu cette tentation du repos, de la démission? À quoi bon tant de luttes, tant d’entreprises vaines, puisque tout doit s’achever dans la poudre du tombeau? Robert y songeait, de la même façon que, cinq ans plus tôt, il songeait à se retirer, avec sa femme et ses fils, dans une tranquille vie de seigneur terrien. Mais ce sont là pensées qui ne peuvent durer. Et chez Robert elles se présentaient toujours trop tard, à l’instant même où quelque événement allait le rejeter dans sa vocation véritable, qui était l’action et le combat.

Deux jours plus tard, à Gand, Robert d’Artois rencontrait Jakob Van Artevelde.

L’homme était sensiblement du même âge que Robert: l’approche de la cinquantaine. Il avait le masque carré, la panse forte et les reins bien plantés sur les jambes; il était fort mangeur et buveur solide, sans que jamais la tête lui tournât. En sa jeunesse, il avait fait partie de la suite de Charles de Valois à Rhodes, et accompli plusieurs autres voyages; il possédait son Europe. Ce brasseur de miel, ce grand négociant en draps, s’était, en secondes noces, marié à une femme noble.

Hautain, imaginatif et dur, il avait pris grande autorité, d’abord sur sa ville de Gand, qu’il dominait complètement, puis sur les principales communes flamandes. Lorsque les foulons, les drapiers, les brasseurs, qui constituaient la vraie richesse du pays, voulaient faire des représentations au comte ou au roi de France, c’était à Jakob Van Artevelde qu’ils s’adressaient afin qu’il allât porter leurs vœux ou leurs reproches d’une voix forte et d’une parole claire. Il n’avait aucun titre; il était messire Van Artevelde, devant qui chacun s’inclinait. Les ennemis ne lui manquaient pas, et il ne se déplaçait qu’accompagné de soixante valets armés qui l’attendaient aux portes des maisons où il dînait.

Artevelde et Robert d’Artois se jugèrent, se jaugèrent du premier coup d’œil pour gens de même race, courageux de corps, habiles, lucides, animés du goût de dominer.

Que Robert fût un proscrit gênait peu Artevelde; au contraire, ce pouvait être aubaine pour le Gantois que la rencontre de cet ancien grand seigneur, ce beau-frère de roi, naguère tout-puissant, et maintenant hostile à la France. Et pour Robert, ce bourgeois ambitieux apparaissait vingt fois plus estimable que les nobliaux qui lui interdisaient leur manoir. Artevelde était hostile au comte de Flandre, donc à la France, et puissant parmi ses concitoyens; c’était là l’important.

— Nous n’aimons pas Louis de Nevers qui n’est demeuré notre comte que parce qu’au mont Cassel le roi a massacré nos milices.

— J’y étais, dit Robert.

— Le comte ne vient parmi nous que pour nous demander l’argent qu’il dépense à Paris; il ne comprend rien aux représentations et n’y veut rien comprendre; il ne commande rien de son chef, et ne fait que transmettre les mauvaises ordonnances du roi de France. On vient de nous obliger à chasser les marchands anglais. Nous ne sommes point opposés, nous, aux marchands anglais, et nous nous moquons bien des différends que le roi trouvé peut avoir avec son cousin d’Angleterre au sujet de la croisade ou du trône d’Écosse! À présent l’Angleterre, par représailles, nous menace de couper les livraisons de ses laines. Ce jour-là, nos foulons et tisserands, ici et dans toute la Flandre, n’auront plus qu’à briser leurs métiers et fermer leurs échoppes. Mais ce jour-là aussi, Monseigneur, ils reprendront leurs couteaux… et Hainaut, Brabant, Hollande, Zélande seront avec nous, car ces pays ne tiennent à la France que par les mariages de leurs princes, mais non par le cœur du peuple, ni par son ventre; on ne règne pas longtemps sur des gens qu’on affame.

Robert écoutait Artevelde avec grande attention. Enfin un homme qui parlait clair, qui savait son sujet, et qui semblait appuyé sur une force véritable.

— Pourquoi, si vous devez vous révolter encore, dit Robert, ne pas vous allier franchement au roi d’Angleterre? Et pourquoi ne pas prendre langue avec l’empereur d’Allemagne qui est ennemi du pape, donc ennemi de la France qui tient le pape dans sa main? Vos milices sont courageuses, mais limitées à de petites actions parce qu’il leur manque des troupes à cheval. Faites-les soutenir d’un corps de chevaliers anglais, d’un corps de chevaliers allemands, et avancez-vous en France par la route d’Artois. Là, je gage de vous gagner encore plus de monde…

Il voyait déjà la coalition formée et lui-même chevauchant à la tête d’une armée.

— Croyez bien, Monseigneur, que j’y ai souvent pensé, répondit Artevelde, et qu’il serait aisé de parler avec le roi d’Angleterre, et même avec l’Empereur Louis de Bavière, si nos bourgeois y étaient prêts. Les hommes des communes haïssent le comte Louis, mais c’est néanmoins vers le roi de France qu’ils se tournent pour en obtenir justice. Ils ont fait serment au roi de France. Même quand ils prennent les armes contre lui, il demeure leur maître. En outre, et c’est là manœuvre habile de la part de la France, on a contraint nos villes à reconnaître qu’elles verseraient deux millions de florins au pape si elles se révoltaient contre leur suzerain, et ceci sous menace d’excommunication si nous ne payions pas. Les familles redoutent d’être privées de prêtres et de messes.